Irène - Feuilleton - épisode 1

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Irène a 48 ans. Elle a perdu son emploi il y a deux ans. Irène a travaillé toute sa vie en usine. Elle est entrée dans le monde du travail à l’âge de 17 ans. A 25 ans, elle s’est mariée et a eu deux enfants. Aujourd’hui divorcée, Irène vit avec sa fille et son fils.

Son dernier emploi consistait à teindre la tranche en cuir des anses de sac à main, puis une fois que l’encre avait séchée, à consolider la teinture à l’aide d’un fer chaud. C’était un travail de précision, répétitif et fastidieux ; elle refaisait les mêmes gestes 8 heures par jour, cinq jours sur sept. Dans ce service, le seul fait d’aller aux toilettes, vous causait des remarques désobligeantes de la part de la chef d’atelier.

Irène a été employée dans cette usine pendant 10 ans. Elle a dû être opérée deux fois du poignet droit, plus une autre opération à l’épaule, à cause des gestes répétitifs. Désormais, elle est allergique à l’encre, elle souffre de migraines atroces dues à l’inhalation de la fumée que dégageait le fer chaud et elle a une hernie discale. Il n’y a que son opération à l’épaule qui a été reconnue comme découlant d’un accident du travail.

Irène a été licenciée parce qu’elle n’arrivait plus à tenir la cadence imposée par les responsables de l’usine. Après l’avoir usée et avoir fichu en l’air sa santé, après l’avoir exploitée avec une violence inouïe, le monde du travail l’a mise à la porte comme une moins que rien.

Cette usine est bien connue dans la région comme étant l’une des rares à proposer de l’embauche. De ce fait, elle est chouchoutée par les élus locaux qui n’iront pas mettre leur nez dans les conditions de travail pratiquées dans cette fabrique.

Les ouvrières de cette manufacture, travaillent indirectement pour la plus grande marque de maroquinerie de luxe du pays. Le moindre petit sac à main de cette prestigieuse maison, vaut au minimum 500 euros. Le groupe propriétaire de cette marque est coté en bourse parmi les entreprises du CAC 40.

Les façonnières elles, sont payées au SMIC sur douze mois. Elles ne perçoivent pas de prime d’intéressement ni de participation au chiffre d’affaire, leurs frais de déplacement pour aller travailler sont entièrement à leur charge, nous sommes ici en province, et sans voiture, on ne peut prétendre trouver un emploi pour gagner sa vie. Irène a supporté tout cela sans rechigner et le jour où ces patrons, qui sont tout de même désignés à tous comme étant exemple de réussite, des personnes qu’il convient d’envier et de tenter d’imiter en tous points, ont estimés qu’elle était trop vieille et leur coûtait de l’argent ; ils l’ont licenciée pour faute.

Quand Irène a entendu au J.T du 20 H que la loi repoussant l’âge de la retraite à 62 ans avait été votée, il lui est venu le désir violent de mourir sur le champ. Elle se lève tous les matins avec l’indignation imprimée au cœur, tout au long de la journée elle a envie de vomir, et il n’est pas un soir sans qu’elle hésite entre l’envie de se trancher la gorge et l’envie d’avaler une boîte de comprimés pour en finir avec ce semblant de vie qui pèse lourdement sur ses épaules. Irène se sent usée, cassée, elle n’a plus la force d’aller de l’avant. Aller à l’avant de quoi se demande-t-elle.

Il est beaucoup question dans les discours politiques d’insécurité, de voyous et de racaille. Irène, estime être en droit de se dire que dans ce pays, si on veut vraiment parler de voyous et de racaille, il convient de  regarder du côté de la politique qui favorise les groupes, holdings et autres sociétés multinationales car là, se nichent les voyous et la racaille. Et si on veut vraiment parler de l’insécurité, il suffit d’observer comment est organisé ce monde du travail, dont on nous vante tant les mérites, et l’on pourra constater qu’en effet nous vivons dans une société violente.


Dans le second épisode, nous verrons qu’Irène a trouvé un nouvel emploi (oui, trouvé parce que le travail est devenu, dans notre monde, une curiosité au même titre qu’un trèfle à quatre feuilles) ; dans le 3e épisode, le fils d’Irène, 17 ans, lycéen, décroche un job ; puis dans l’épisode 4, la fille d’Irène (19 ans qui s’ennuyait à l’école, et qui a fait des études pour devenir coiffeuse, son souhait étant d’acquérir suffisamment d’expérience pour pouvoir, un jour, ouvrir son propre commerce), est embauchée à l’essai.


Faustine

 

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Denis Marulaz 12/10/2010 00:14



Simple, poignant, lucide, quel témoignage !


Je vais vite lire la suite.


Denis.



valerie 01/10/2010 01:01



Témoigner, témoignons! je n'ai pas travaillé 10 ans en usine mais assez pour me détruire le moral et la santé. Depuis 6 ans que je suis dans l'aide à domicile, tendinites, névralgies, hernies
discales à répétition.


Combien  de métiers ou d'emplois qui nous détruisent!


En usine, il suffirait de ralentir les cadences, de tolerer des chaises, de faire changer de poste, etc mais non rentabilité aux dépends de la santé des ouvriers et c'est une honte oui!


Dans les hopitaux, les maisons de retraite, manque de personnel, négigences!


France telecom, Chez les forestiers maintenant (qui pourtant devraient respirer), le ssalariés craquent partout! Ou les chômeurs!


Créer un monde plus humain, ça devrait être possible pourtant!


 


 


 



SLAM POESIE DE FAUSTINE 01/10/2010 10:00



Oui, en effat, cela devrait être possible. Mais cela ne fait pas parti des plans de ceux qui le gouvernent, bien au contraire. Ceux-là, veulent des esclaves corvéables à merci. Faustine



valerie 30/09/2010 21:12



ça me renvoie à des souvenirs d'intérim et à ma condition actuelle.


"Tout le monde peut faire aide-à-domicile"


Mais sait-t'on que les aides-à-domicles souffrent de hernies, de tendinites, de névralgie tout comme les caissières, les manutentionnaires, les infirmiers, les aides-soignants...


la pénibilité du travail, oui, ça existe et l'exploitation, bien sûr que ça existe! Et l'esclavage!


J'attends la suite avec impatience.