Irène - Feuilleton - Episode 3

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Jérémie le fils d’Irène décroche un job d’étudiant

 

Jérémie Da Costa, 17 ans, lycéen en classe de Terminale, veut faire des études de Lettres après le BAC, apprendre le japonais, pour ensuite s’orienter vers la création de mangas.

A l’âge de trois ans, Jérémie savait lire, écrire et compter. Il s’était amusé, à l’époque, à apprendre par cœur tout le réseau de la RATP. Lorsqu’une personne disait devant Jérémie « je dois me rendre à tel station de métro ou de RER », il intervenait et expliquait à l’adulte, en vrai pédagogue, comment se rendre à St Michel ou Porte de Versailles ou tout autre station du métro parisien, à quel arrêt il convenait de faire un changement de ligne etc.

Quand il est entré à l’école maternelle, Irène a expliqué à l’institutrice de son fils, que ce dernier savait lire et écrire. La dame a regardé Irène avec un air de dire « oui, oui, c’est ça, bien sûr ». L’institutrice punissait souvent l’enfant pour cause de perturbation et convoquait Irène presque chaque semaine pour se plaindre de Jérémie. Irène gardait son calme, et suggérait à madame Labrousse, que du fait de son avance sur le programme scolaire, peut-être Jérémie s’ennuyait-il en classe, qu’il conviendrait d’envisager dans ce cas, de lui faire sauter une classe afin qu’il se sente mieux à l’école. Madame Labrousse a rétorqué que les seuls enfants auxquels l’on permettait de sauter une classe étaient les élèves reconnus surdoués par des tests de QI. La maman de Jérémie, devant la souffrance de son enfant, a prié maintes et maintes fois, que l’on fasse passer l’un de ces fameux tests à son fils si cela pouvait aider le petit à trouver sa place et à ne plus être rejeté par les autres enfants, dont il était devenu le souffre douleur, et à ne plus être puni pour un oui ou pour un non. L’institutrice a systématiquement répondu par la négative aux demandes d’Irène, arguent que si Jérémie avait été réellement un enfant intelligent, il aurait su se faire sa place à l’école.

Six mois après la première rentrée scolaire de Jérémie, Madame Labrousse interpelle un jour Irène à « l’heure des mamans » pour lui dire que Jérémie savait lire et écrire… Toutes choses dont Irène l’avait informée au mois de septembre passé. Madame Labrousse a ajouté que, cependant, on ne pouvait pas se baser sur cela pour en tirer la conclusion que c’était un enfant surdoué. Irène a regardé l’institutrice dans les yeux et elle a embrassé ses dents, elle a pris son fils par la main pour rentrer à la maison.

Irène Da Costa est quelqu’un de profondément calme, il n’est pas facile de lui faire perdre patience, son fils a hérité de cet heureux caractère, il ne voit le mal nulle part. Si un enfant faisait preuve de méchanceté à son égard, il sifflait entre ses dents « crétin ». Ce jour-là, à la maison, Jérémie et Irène ont eu une longue conversation. A compter de ce jour, plus jamais Jérémie ne s’est plaint du rejet dont il était la victime à l’école. Sa maman trouvait souvent les vêtements de son petit découpés au ciseau, son cartable sali à force d’être piétiné par les autres enfants, ses cahiers gribouillés avec des pages arrachées et c’était toujours Jérémie qu’on punissait. Irène signalait à l’institutrice toutes ces misères faites à son fils, l’autre temporisait « il ne faut pas voir le mal partout, madame Da Costa, ce ne sont que des enfants».

Cet enfant a pris le pli dès sa plus tendre enfance de la dureté de ce monde et a décidé depuis tout petit de ne pas se laisser abattre par la petitesse d’esprit de certains êtres humains.

Jérémie a le projet de s’offrir la méthode ASSIMIL pour apprendre le japonais, histoire de prendre un peu d’avance sur « l’après BAC », quand il devra étudier les « Langues O ». Après les dernières grandes vacances, il a pris l’initiative de répondre à une annonce affichée au sein du lycée qu’il fréquente pour faire du baby-sitting. En plus de ses études, il travaille les lundis midi, vendredis midi et soir. Il s’occupe d’un garçonnet de 6 ans dont les parents travaillent beaucoup. Ce petit garçon, appelons-le Louis, a trois nounous, tous des étudiants.

Les parents de Louis, rémunèrent ces trois lycéens, 6 euros de l’heure, y compris les soirs où ces jeunes gens veillent, chacun son tour, sur leur enfant. Quand Irène a su combien gagnait son fils pour ce travail, elle lui a dit que c’était de l’exploitation. Jérémie trouve que sa maman exagère et ne veut pas du tout demander à être payé au SMIC horaire (8,91€ ?), ce qui, avouons-le, n’est déjà pas cher payé. Pourtant, c’est un vrai emploi qu’il occupe-là. C’est une sacrée responsabilité de veiller sur un enfançon, d’aller le chercher à l’école, le faire manger, l’aider à faire ses devoirs, l’obliger à se brosser les dents après les repas et avant d’aller au lit et le coucher comme le feraient ses parents, sans oublier la promenade au parc pour se défouler un peu.

Jérémie trouve ce petit bout d’homme éveillé, précoce, courageux, intéressant. En effet, Louis parle un langage soutenu. Ses parents sont, de ce point de vue-là, de bons parents. Ils exigent que les nounous de leur fils maîtrisent parfaitement la langue française. Ainsi si l’on dit devant Louis « ouais », il vous reprend « on ne dit pas ouais, on dit oui ». Cela n’a l’air de rien à première vu mais c’est à ces petites choses que l’on voit l’éducation d’une personne, qu’elle soit enfant ou adulte. Louis est très pressé et curieux d’apprendre, on sent une vrai soif de connaissance. Il connaît le nom des fleurs, des plantes et des arbres, il sait reconnaître un champignon vénéneux, il est fasciné par les rats et les astronautes. Lorsqu’on lui demande quel métier il pense exercer plus tard, quand il sera grand, Louis répond qu’il hésite encore car plusieurs options s’offrent à lui. Il n’en dit pas plus. C’est son petit côté mystérieux. Comme tout enfant Louis pose beaucoup de questions :  

- « apercevoir » s’écrit avec un « p » ou deux « p » ?

- Je m’aperçois qu’apercevoir ne prend qu’un « p », répond Jérémie. Tu t’en souviendras, Louis ?

- oui, répond l’enfant. Louis ne se contente pas des réponses qu’on lui fait, il vérifie, discrètement, ce qu’on lui dit notamment grâce aux dictionnaires.

- c’est bien, Louis. Tu es un petit garçon intelligent. Souviens-t-en toujours, entends-tu ?

- oui… Quand met-on un accent sur le u de « où » ? Pourquoi mille ne prend pas d’s à la fin ? C’est pourtant beaucoup mille etc.

Si le pantalon de l’enfant est déchiré, il vous répondra « oh ce n’est rien, un crétin a trouvé cela drôle de me pousser dans l’escalier pour faire l’intéressant devant les autres ». Oui, on peut dire que Jérémie aime bien le petit Louis. Ces deux là se sont trouvés. Ils explorent ensemble les dictionnaires, la mappemonde et les atlas. Louis, est éduqué non seulement par ses parents mais aussi par ses trois nounous. Deux jeunes filles, un jeune homme. Ses parents tiennent à cet équilibre.

Lorsque Louis est couché, Jérémie révise ses leçons. Et il réfléchit.

Jérémie a fait ses calculs et il a parfaitement conscience que les parents de Louis, s’ils embauchaient un demandeur d’emploi pour s’occuper de leur fils tous les jours, le coût, par heure, serait moindre pour eux. Mais d’un autre côté, il sait bien aussi qu’un demandeur d’emploi, n’accepterait probablement pas de faire du baby-sitting le soir pour 6€ de l’heure surtout si le travail n’est pas déclaré.

Irène ne peut s’empêcher de penser que dans ce pays où sévit le chômage, et dans lequel on détruit les emplois au lieu de chercher à en créer ou de sauvegarder ceux qui existent; les vrais profiteurs du système ne sont pas ceux que l’on désigne en premier lieu.

Elle se dit que si les Rocher avaient un tant soit peu de conscience citoyenne, ils n’embaucheraient pas, pour veiller sur leur fils pendant qu’ils travaillent, trois étudiants à 6€ l’heure, non déclarés, pour n’avoir pas à payer de charges sociales.

Irène Da Costa, s’inquiète de voir son fils accepter aussi facilement qu’on l’exploite, elle ne comprend pas quand Jérémie avance l’argument de la crise économique pour excuser la pingrerie de ses employeurs. Elle se dit que les premiers à souffrir des retombées de la crise économique, ne sont pas Monsieur et Madame Rocher, tous deux occupants des postes à responsabilités hautement rémunérés dans des multinationales.

 

Faustine

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Denis Marulaz 12/10/2010 00:30



Tu écris simplement et de façon prenante.


Presque un travail de journaliste, de reporteur.


Vivement la suite !


Cette petite famille donne envie de la suivre, de créer des liens d'amitié.


Denis



SLAM POESIE DE FAUSTINE 12/10/2010 09:06



Merci Denis, ce que tu m'écris, me rassure car je souhaite en effet que l'on pense en lisant ce feuilleton, à un travail de journaliste, une série de reportages sur les thèmes qui y sont abordés.