L'Offense chapitre 13

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Je commence à me dire, cher lecteur, que tu te demandes : mais qui est cette narratrice ? Qui est l’auteure de l’histoire ici contée ? Où veut-elle en venir en définitive ?

Dis-toi une chose, lecteur, peut-être que l’auteure elle-même ne sait pas encore où elle veut en venir, peut-être va-t-elle apprendre au même rythme que toi, le but qui est le sien, celui qu’elle pourrait, sans forcément le connaître à l’avance, découvrir. Peut-être qu’à un moment du récit, ce but se révèlera à elle comme une évidence, comme quelque chose qui serait là depuis le début, sans qu’elle en ait conscience, sans qu’elle le voie, sans peut-être qu’elle veuille le voir.

Cela fait maintenant un bout de temps que je suis sur cette terre, que j’essaie de survivre dans ce monde fou, dans lequel tout va trop vite, qui court à mon avis à sa perte, tant il y a ici bas de désolations, de lâchetés, d’irresponsabilités, d’horreurs, à tel point qu’il me devient chaque jour où le soleil se lève, insupportable de vivre. N’étaient les responsabilités que je me suis créées en devenant maman, je crois que je n’hésiterais pas à en finir.

Mais voilà, je me suis leurrée, à l’image de beaucoup d’entre nous. A une période de ma vie, je me suis persuadée que je ne saurais être un être complet, une femme dans toute l’acception du terme, sans donner la vie. J’ai mis au monde trois enfants. Aujourd’hui, j’élève deux enfants. Mais je croyais avoir lu trois enfants, il en manque un là. Oui, tu as très bien lu.

Les bons jours, si tant est que l’on puisse qualifier de la sorte notre vie sur la planète terre, je me plais à imaginer qu’il se sentait à l’étroit ici bas, avec nous autres et toutes nos folies qu’il avait entrevues, qu’il étouffait, que pour ne pas se laisser mourir à petit feu comme nous autres, il a préféré prendre son envol, se débarrasser de cette carcasse pesante qui nous est octroyée en même temps que la vie, et qui pèse bien lourd ; pour aller voir s’il existe un ailleurs, auprès des étoiles qui brillent, qui serait plus supportable que la triste condition d’humain ici bas.

Alors, je suis bien placée pour comprendre Isabel, ses fureurs, ses hurlements de douleur parce qu’on lui a injustement enlevé ses enfants, je suis bien placée pour comprendre sa persévérance à vouloir à tout prix les retrouver.

Depuis cinq années, je hurle sans discontinuer dans ma tête parce qu’il me manque cet enfant. C’est un mal qui est sans remède la perte d’un enfant. Il n’y a rien qui puisse consoler de cela. Il n’y a rien qui puisse, ne serait-ce qu’un infime instant, soulager cette douleur-là. Perdre un enfant est une condamnation à la douleur, à perpétuité. Et qu’avez-vous fait pour mériter pareille affliction ? De quoi êtes-vous coupable ? De lui avoir donné la mort en même temps que la vie, puisque la mort est le point final de toute vie terrestre. Et l’enfant, si petit, si jeune, qu’a-t-il bien pu faire pour mériter qu’on lui ôte la vie, alors qu’il venait à peine d’arriver en ce monde ? Il aura vécu un peu moins de quatre années.

Je n’ai pas de croyance religieuse et toute chance, si tant est qu’il n’y en eut jamais une que j’adopte une quelconque croyance est bannie. Car je ne puis croire qu’il existe une quelconque Divinité qui infligerait pareille condamnation, à mort pour l’enfant, la douleur à perpétuité pour les parents, si ce n’est un être monstrueux tout Divin qu’il soit. Une chose terrible est arrivée et rien ne pourra y remédier. Cela a bouleversé mes rapports avec mes enfants vivants. Je ne peux pas les regarder, je veux dire, vraiment. Les regarder cela suppose de voir cet incendie qui les brûle. Et je t’assure que dans ce cas, je réprime le cri qui me prend, m’envahit la tête, me secoue, me frappe, me scotche, me brûle, me laisse en suspens, muette avec cette vie en suspension sur les bras. Des bras qui n’ont plus la force de la porter.

J’attend la délivrance.    

Je ne m’étendrais pas davantage sur ce chapitre-là de ma vie car comme tu peux le comprendre, lecteur, il y a largement de quoi devenir fou. A quoi pourrais-je réfléchir si ce n’est à l’absurdité de cette vie tronquée qui me reste sur les bras ? Une histoire de fou je te dis.

L’histoire que je narre ici m’est venue parce que, ainsi que je l’ai déjà écrit, en tant que capverdienne née en un pays d’Afrique francophone, je ne sais rien ou quasiment, ce qui revient au même de mon point de vue, sur mes origines véritables. J’ai quelques pistes, très vagues à vrai dire.

Le Cap Vert est un pays né du mariage arrangé et forcé, entre blancs et noirs, à une époque où des hommes se sont dit qu’ils allaient partir à la conquête de certaines contrées appelées Terra Incognita, pour laver certains revers qu’ils avaient essuyés à quelques temps de là, lors de ce qui fut nommé par l’Histoire, une croisade. Arrivés sur place, ces hommes, s’étant aperçus que les terres qu’ils foulaient du pied regorgeaient de richesses de toutes sortes, tant humaines que matérielles, ont décidés d’annexer ces terres et de s’octroyer ces richesses, quitte pour ce faire, à peupler par force certaines steppes inhabitées. Ce fut le cas notamment pour les Iles du Cap Vert, dont les habitants sont métis à quatre vingt dix-huit pour cent, à en croire certains.

Te rends-tu compte, lecteur, quatre vingt dix-huit pour cent de mélange de peuples d’Afrique pour une grande part, mais d’où exactement, il est très difficile de le savoir avec précision ; de peuples d’Europe pour une autre large part : portugais, anglais. De peuples d’Inde car les portugais ont fait des incursions par là-bas également et ainsi de suite.

On fait quoi avec ce qui est un lourd héritage ? Jusqu’à présent, j’ai tenté de survivre avec. Très mal je dois dire, si je veux être un peu sincère et je te dois bien cela, lecteur. On subit, on ronge son frein, on se prend la tête, on se la cogne même, la tête, on ressasse, on tourne en rond au point de frôler la folie, on tourne autour du pot, on souffre, on a la haine, on est en colère, on hurle contre l’injustice, toutes les formes d’injustices. Je pourrais poursuivre de la sorte pendant des pages et des pages, pour en définitive RIEN. Voilà. Rien du tout !

Mon patronyme est à consonance portugaise. Soit. Mais comme ma peau est noire, je me demande souvent, avant de porter ce nom portugais quel était le patronyme de mon ancêtre noir ? Mystère. Pas le début du moindre petit ersatz de réponse à cette question. Rien. Nada. Nothing. Que dalle. Amoul dara !

Tu vois, lecteur, je suis un puzzle auquel il manque des pièces. Je suis plurielle, je suis un produit d’origines diverses et variées, cent pour cent incontrôlables, invérifiables. J’ai été archivée, enterrée moitié vive dans les limbes de l’Histoire. A l’image d’une énigme non résolue, il y a dans mon histoire des trous. Que dis-je, je suis un gouffre d’inconnu et de souffrances de plus en plus difficilement supportable, que rien, mis à part le fait de savoir, ne peut combler. Ce puzzle dont les pièces sont perdues, me fait penser que je suis un arbre. Un arbre que l’on fendrait en deux, en son milieu, de haut en bas, de la cime aux racines. Un Arbre dont l’on aurait éparpillé cette moitié coupée aux quatre coins de je ne sais où. Je ne sais pas où aller chercher les morceaux ainsi dispersés ni comment les rassembler.

Il n’y a rien ni personne pour me guider dans ce labyrinthe afin que je puisse trouver une preuve, une trace de mon ancêtre l’Africain que l’Histoire a balayé d’un revers de main, que tout le monde semble avoir oublié. Mais moi je veux me souvenir de lui. Je souhaite le trouver afin qu’il me délivre enfin de cette prison innommée qu’est l’oubli et me transmette son patronyme.

à suivre...

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valerie 19/03/2011 16:25



C'est fort ce que tu écris et ce cri de la quête de tes origines