Le journal de Joseph

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

 

Moi, Zé, je ne me souviens pas de ce dont elles parlent. J’étais trop petit quand tout ça s’est passé. Quand nous étions en Afrique, j’étais tout petit. Moi, ma maman, je l’aime bien. Bien sûr, je lui en ai voulu quand elle n’a plus voulu que je lui fasse des bécots, parce qu’elle me trouvait trop grand, et aussi quand elle m’a mis en pension parce que je ne voulais pas aller à l’école.

Non, pour moi, le seul responsable de tous ces malheurs, c’est le père, l’absent.

Je ne peux pas lui pardonner, il a foutu ma vie en l’air.

L’absence comme seule alternative, l’absence pour grandir, l’absence pour apprendre l’amour, l’absence pour se construire.

L’absence souffrance, l’absence terreur, l’absence comme un trou noir dans mes pires cauchemars, l’absence qui enseigne l’inquiétude, qui m’ôte toute humanité à ton égard, toi que je connais sporadiquement.

Papa. Voilà un mot qui devrait être la douceur même, qui renferme des notions de paix, de respect, le premier mot des bébés, qu’ils ont tant de plaisir à ânonner, qu’ils disent et redisent avec gourmandise.

Moi aussi je le dis ce mot, sauf que quand je le dis, moi, il faut entendre le « s » muet à la première syllabe : pas pa. Il n’y a pas de pa, pour moi. Je n’y ai pas droit.

J’ai toujours pensé que ce qui me causerait le plus de chagrin, le jour où tu mourrais, ce serait, justement, l’absence de chagrin que j’éprouverais. Que peut-il y avoir de plus tragique pour un enfant de na pas être en mesure de regretter son père, parce que ce dernier, se serait escrimer tout au long de sa vie à l’ignorer, le rejeter, faire comme s’il n’était pas là ? Absent, inconnu, inexistant.

Un enfant est né, mais c’est comme s’il n’était pas né, son enfant est né, mais il ne se sent pas concerné, ce n’est pas son affaire, ce n’est pas de sa responsabilité. Il ne se sent pas responsable de la vie de cet enfant, qu’il a pourtant contribué à fabriquer. Il a donné le néant à cet enfant et non pas la vie. Le seul droit qu’il reconnaît à ce gosse, c’est l’absence.

Je sais pourtant qui est mon père. J’ai son adresse, son numéro de téléphone, je connais son nom, il m’a reconnu à l’état civil comme étant son fils, je porte son nom, mais c’est tout ce que je sais de mon père. Ce n’est pas grand-chose. C’est peu.

Pourtant, avec ce peu de chose, il a fallu que je grandisse, que je tente de vivre, que j’essaie de me construire une existence, que je ne me noie pas dans cette absence, ou plutôt à cause d’elle, aussi profonde  que l’océan, terrifiante et peuplée d’inconnu, par une nuit, que dis-je, par dix milliards de nuits de tempêtes.

Pendant longtemps, j’ai cru pouvoir me passer de mon père. Je pensais qu’il n’était pas impératif pour un enfant d’avoir aussi la présence, l’amour, la tendresse, la force et l’autorité d’un père. Et tout me confortait dans cette idée. Le temps a passé, j’ai grandi, j’avais maman pour prendre soin de moi, veiller à mon bien-être, à mes devoirs, à mes angoisses, aux maladies infantiles.

Mais maman, ne pouvait pas pallier tout. Elle ne pouvait pas répondre à toutes mes questions. Comment expliquer à un enfant, qu’il n’intéresse pas son père ? Qu’il n’a jamais donné, ne serait-ce, qu’un centime pour son éducation ! Pourtant, il paraît que quand je suis né, je faisais ta fierté, j’étais ton premier garçon, ta joie, tous tes espoirs, à tel point que tu en devenais gâteux, tu voulais que maman me lave tous les jours, avec de l’eau minérale, tu voulais le meilleur pour moi, le luxe, le superflu. En grandissant, je suis devenu superflu pour toi, ce dont on peut aisément se passer, ce qui n’est pas important, ce qui est en trop. Superflu.

Quand maman est partie pour la France, poussée par le vent de la pauvreté loin de ses enfants, elle nous a confiés à toi. En fait, j’ai bien vite compris qu’elle nous a imposés à toi. Nous étions des boulets pour toi, et tu nous l’a bien fait sentir et payé.

Pourtant, nous ne te coûtions même pas de l’argent, c’est maman qui a toujours tout payé pour nous. Nourriture, vêtements, fournitures scolaire, soins médicaux.

Mais, que ces deux années ont été longues et douloureuses ! Que de souffrances gravées au plus profond de mon être, inscrites à l’encre indélébile. Que de coups, que d’humiliations nous avons subis, que de privations nous ont été infligées par ta faute.

Ton excuse, en tous cas ce que tu voulais me faire croire, c’est que tu ne voyais pas tout cela, tu partais à l’aube, tu rentrais tard dans la nuit, soûl, comme un polonais, la plupart du temps. Tu n’étais pas là, tu étais déjà absent à cette époque, depuis longtemps et pour toujours.

C’est si facile de ne pas voir certaines choses. Nous autres, humains, avons la capacité ahurissante, de nous voiler la face même en plein midi, cela nous est facilité par le soleil, lui-même, qui nous blesse les yeux. Plutôt que de chausser des verres sombres, nous préférons plaquer nos mains sur nos yeux. C’est ce que tu as toujours fait. C’est l’histoire de toute ta vie. L’histoire pathétique d’un type qui a poussé l’égoïsme à son paroxysme, qui a fait de sa vie et de sa personne, le synonyme, que dis-je, la définition même de l’égoïsme. Tu es le parangon de l’égoïsme, pas pa, pas là.

Je ne me souviens pas de cette époque où je faisais ta fierté au volant de ta voiture. J’étais un bébé, je n’en garde aucun souvenir, pas l’ombre d’une réminiscence. Quand maman m’en parle, cela ne m’évoque rien. Je suis, à la limite, surpris par le contraste avec mon histoire, avec ce que je sais, moi, avec ce que j’ai toujours vécu. Le contraste est saisissant entre l’histoire que me conte maman, et la mienne, avec mes souvenirs.

Car, comment expliquer, comment comprendre ces deux parties totalement opposées d’une même histoire ? C’est à ce point incompréhensible pour moi, que j’en viens à mettre en doute, les dires de maman, comme si elle disait cela, comme elle me passerait un baume sur le cœur.

Cet effort est louable. Il n’en demeure pas moins vain, maman. Car ce que j’éprouve, moi, est pire que si j’avais bu les neuf fleuves des enfers. Parce que je suis inconsolable, maman. C’est irrémédiable, je ne pourrais jamais m’en remettre, je souffre d’une maladie pour laquelle, il n’y a pas de remède. Je ne refuse pas de guérir, ce n’est pas par manque de volonté, ni pour faire pleurer sur moi. Non, c’est tout simplement la vie. Ma vie, est comme ça.

Alors, bien sûr, j’ai appris, je continue d’apprendre à vivre avec cette souffrance, au-dedans de moi. Je la cache bien soigneusement même. Elle me fait honte cette maladie. Mais, je sais maintenant, maîtriser les douleurs qu’elle suscite. Je n’ai pas d’autre choix n’est-ce pas.

Je me sens, un peu comme un funambule, perché trop haut, et qui lutte à chaque pas, pour ne pas se laisser happer, non seulement, par le vide, mais encore, pour ne pas sombrer dans la folie et ce, même pendant mon sommeil.

Je passe mon temps à m’excuser, je me sens toujours en faute. Qu’ai-je fais de si monstrueux ? Qu’ai-je à me faire pardonner ?

J’ai une somme incalculable de pourquoi, et aucune réponse. J’ai beau être entouré, je me sens seul au monde. Je porte en moi, une immense solitude. Pourtant, j’aime la solitude. J’ai une prédilection pour les activités solitaires, la lecture, la peinture.

Mais, la solitude que je porte en moi, me terrifie, elle me donne mal à la tête.

Elle provoque un cauchemar récurrent, dont je me réveille sans force, après avoir lutté comme un damné, pour en échapper.

Le cauchemar est très simple, du moins en apparence. Je suis donc endormi, et je veux me réveiller. Je ne veux plus dormir. Je me vois me lever, sortir du lit, même parler, demander de l’aide, pour la seconde d’après me rendre compte que je suis en réalité dans le cauchemar et qu’il va me falloir lutter pour en sortir. Alors, je me mets à crier de toutes mes forces, appelant quelqu’un à l’aide, hurlant que je veux me réveiller. Au bout d’un moment, quelque chose me dit qu’il vaut mieux que je me calme, que c’est de cette façon que j’arriverai à me réveiller. Et, en effet, c’est ce qui se produit.

Pendant des années, cela se passait de la sorte, puis, un jour, j’ai eu peur de voir quelqu’un, je distinguais une ombre. J’avais peur de cette ombre et je luttais encore et toujours, pour me réveiller, sortir de ce rêve angoissant.

Depuis quelques temps, j’entends également une voix pendant mon sommeil. Une voix d’outre-tombe, qui ferait peur, si je ne percevais pas comme une moquerie. Là aussi, il me faut lutter pour me réveiller.

J’aimerais avoir une vie lisse et sans histoire. Oh ! Je suis conscient que je m’ennuierais un peu, mais, ce serait si apaisant. Au lieu de cela, c’est le tumulte, le tonnerre qui gronde est là, dans ma tête, la désolation, cette menace qui plane en permanence en moi est tout autour de moi. Tout est compliqué. Ce monde, n’est pas un abri sûr, pour moi. Je ressens depuis toujours, une indicible, et néanmoins, constante inquiétude, une angoisse perpétuelle, qui ne me quitte à aucun moment, de jour comme de nuit. Comme si une catastrophe imminente, planait toujours  au-dessus de moi, et risquait de me tomber dessus d’une seconde à l’autre.

Comme ce soupir lourd, qui me vient sans que je puisse le contrôler. A chaque fois, je m’en fais le reproche, mais, c’est déjà trop tard. Il est sorti et je n’ai pas su l’arrêter.

Ces angoisses, sont autour de moi, en moi, m’accompagnent, m’étreignent, elles ne veulent pas me lâcher. Elles me mordent, me griffent. Comment faire pour qu’elles me laissent tranquille ?

Ca provoque des migraines qui me paralysent, m’anéantissent. Je suis sans défense contre ces attaques. Je ne sais pas parer les coups.

Crois-tu pas pa, que je serais dans cet état si tu avais été mon papa ? Ne m’aurais-tu pas défendu, appris à lutter contre ces ennemis invisibles, que moi seul, sent, connaît ? Ne leur aurais-tu pas cassé la gueule, mis en fuite ? Ne les aurais-tu pas obligés à me laisser en paix ?

Tu aurais grondé de ta voix, comme un orage de géant : « laissez mon enfant tranquille, sinon gare à vous », puis, tu aurais passé ta main sur mon front et ma tête, en disant : « là, là, c’est tout. Ton papa est là », et d’un bisou rassurant, tu aurais chassé ces oiseaux de mauvais augure de mes nuits.

La solitude que je porte en moi, fait que j’aime les landes désolées, balayées par le vent, et vierges de toute vie. J’aime la roche volcanique, les paysages lunaires, la mer quand il y a la tempête et qu’en me promenant sur la plage, les bourrasques de sable me griffent le visage.

Je me sens comme ça.

 

extrait du recueil de nouvelles et de poésie Par-delà l'horizon, paru en 2008

 

désolée si vous trouvez des fautes d'orthographe, je suis incapable de relire ce texte

 

Faustine

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Denis 17/04/2011 19:28



Tellement fort, tellement touchant, si bie écrit !