Retour au pays natal inspiré de qui tout le monde sait (2)

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Soudain, se trouver prise entre les rets de la réalité, avec violence, sans rémission. Celui-ci hurle des borborygmes, celle-là accoste les marins allemands, ils conviennent d’une rencontre, cet autre-là tape du plat du pied sur une bouteille en plastique vide, en un bruit assourdissant,  jusqu’à l’aplatir complètement, les marins allemands, oui, encore eux, tambourinent la table, ils sont ronds comme des barriques.

Ô Mindelo que tes nuits sont cruelles et laides. C’est aussi cela la Noite capverdiana. Oui Onesime raccompagne-moi s’il te plait car il n’est pas vrai que la myopie se fait en permanence voile opaque qui ne laisse rien entrevoir.

Au bout du petit matin

Redécouvrir le calme de Morada comme si Mindelo avait été lavée par le vent marin de toute souillure, de toutes les salissures de la veille au soir. Disparues les blessures purulentes, les vomissures de cette noite capverdiana si particulière, triste et désolante. A la seule vue de Monte Cara allongée sur la baie, l’air de veiller sur Mindelo, peu à peu la lumière s’impose, le ciel est là et les toits aussi.

Tantie Liandra a fait le chemin depuis sa maison pour me rapporter le café et les filtres que j’avais oublié chez elle, après une balade à trois dans les rues de Mindelo depuis les quartiers populaires jusqu’au centre ville, les chaussées sont pavées dans les petites ruelles, pas aisé d’y déambuler, les souliers souffrent les pieds également.

Pourquoi cette soudaine envie de pleurer ? Je suis ici chez moi, là où se trouvent mes racines. Peut-être cette boule dans la gorge est-elle l’expression de l’influence de mes lectures du moment, peut-être la crainte devant mon impuissance face à toute cette laideur vue hier soir.

Ce retour au pays natal de mes parents n’est pas exempt de troubles, comme une incapacité, ou ma crainte à décider ce que je dois en penser. Je ne sais ce que je ressens. Par moments, oui, le contentement est là, je suis heureuse de me retrouver ici, d’être avec mes gens à moi. Je suis à eux comme ils sont à moi et il est bon qu’il en soit ainsi. A d’autres moments, le souvenir de la première fois où je suis venue ici, il y a de cela près de 20 ans, à la descente du petit avion, lorsque j’ai eu posé les pieds sur ce sol capverdien, un satori m’avait saisi. Il n’en est rien aujourd’hui.

La petite maison jaune se trouve là, non loin, à sa place, je le sais, je l’ai vue. Je désirais tant la joie que ne manquerait pas de provoquer en moi cette vision. Me diriger vers la porte, presque avec solennité, trois petits coups, la porte s’ouvre, parcourir le lieu, sentir l’empreinte des miens disparus, leur bienveillance à mon égard. Il se trouve que je n’étais pas seule lors de cette visite. Une vague impression trotte dans ma tête qu’il me faudrait y être seule, quelques heures peut-être, m’asseoir sur un siège, puis sur un autre, ainsi de pièce en pièce, pour leur donner le temps de venir à moi.

Il n’en a rien été. J’y suis allée c’est vrai, j’ai constaté qu’en effet la maison est très abîmée, mais il me semble dans le même temps qu’il n’y a rien d’irréversible, d’irréparable. Sans doute cela demanderait beaucoup de travail, du temps et de l’argent pour la remettre d’aplomb. Cela reste faisable. Pour l’instant elle fait triste figure. Je conserve l’espoir qu’un jour, peut-être dans un avenir pas trop lointain, elle fera bonne figure, s’ouvrira, sourira.

 

J’ai bricolé hier soir un support pour le filtre à café en papier pour mon breuvage du matin, avec la moitié haut d’une bouteille en plastique. J’ai pratiqué deux petits trous dans le bouchon, j’ai pu ainsi faire couler ce café qui m’est indispensable au réveil, sous le regard sceptique de Chichonha. J’ai bu un café bien chaud en bas dans la cuisine et deux autres sur la terrasse avec mes deux cigarettes, roulées, du matin.

En plus d’un emprunt à la banque pour payer le billet d’avion, j’ai dû racler les fonds de tiroirs pour venir ici. L’argent me fait défaut bien que la vie soit bon marché si on vit simplement. Il me faut trouver Titia et un avocat. Comment le payer ? Onesime m’a apporté les dettes de la maison que son ami Mr Brown s’était gentiment procuré à mon intention.

Le comportement de Mr Brown me déroute. Bien qu’il ait des raisons de se plaindre de ma maladresse à son encontre. J’ai fait une boutade mi plaisanterie, mi provocation qu’il a très mal pris. Depuis, le contact s’est rompu, il ne veut plus rien avoir à faire avec moi, jusqu’à refuser un petit geste, un cadeau pour le remercier de ce qu’il a entrepris dans le but de me renseigner du mieux possible au sujet de la maison. J’ai conscience que l’album Fidju di Kriolu, ce cadeau que je lui destinais, n’est rien en comparaison de tous ses efforts pour glaner des informations à me transmettre, y compris les photos de la maison qu’il m’a fait parvenir, ce qui à ce moment-là m’avait remplie de joie et de reconnaissance à son endroit. Nous avions pris l’habitude de converser par téléphone, ce qui a dû lui coûter une petite fortune. Je l’ai trouvé si aimable, rieur, qu’il me tardait à chaque fois de lui parler. Mr Brown est à l’origine un ami de ma sœur. Il était le petit copain de la marraine de ma nièce Alexandra. Bien que je ne garde aucun souvenir de l’avoir rencontré à l’époque, il y a de cela près de 30 ans, je suis attachée à sa personne. J’aimais l’entendre me dire qu’il se trouvait à Sao Pedro, face à l’océan, et alors je lui demandais de me décrire ce qu’il voyait, de tendre son téléphone vers le large pour me faire entendre le son de la mer, j’en espérais que les effluves marines me remplissent les poumons et la tête ce qui le faisait rire. Qu’il était bon ce rire.

 

Aujourd’hui il me faut aller chez Jorgim pour lui présenter mes condoléances pour le décès de sa maman tia Fatima, la cousine germaine de mama. Cette mort m’a profondément remuée l’hiver dernier, cela a grandement contribué à me maintenir dans les zones d’ombres de la broyeuse.

 

Incroyable ma cousine Ana vient de m’appeler et va passer d’ici un moment. Je suis si contente, je craignais qu’elle ne se manifeste jamais. J’ai du mal à reconnaître la Ana dont j’ai fait la connaissance lorsqu’elle avait 17 ans. C’est normal vingt années se sont écoulées, moi aussi j’ai changé, elle me le dit. La vie est passé par là avec son cortège de souffrance, je ne suis plus la personne qu’elle a connue. Ana si simple à 17 ans, est aujourd’hui une femme qui parle d’imprègada (entendez la bonne à tout faire). Je ne sais pourquoi cela me heurte de l’entendre s’exprimer de la sorte, parler d’un être humain en le nommant d’imprègada, même s’il est vrai que c’est ce que cette dame est ; une bonne à tout faire. Ana me parle de son compagnon Ricardo, quelqu’un de bien, l’homme qu’elle attendait, qui la respecte et la fait vivre dans la sécurité et le confort comme elle aime.

 

La mer paraît d’huile dont elle est parée, à cette distance, depuis la terrasse. De l’autre côté de la baie, circulent des véhicules. Aujourd’hui j’ai résisté à l’envie d’aller à l’Alliance Française. J’ai fait 2 ou 3 courses et je suis rentrée. J’ai bien avancé dans la lecture du roman. J’ai lutté pied à pied contre la déprime en lisant et en me tenant au calme. Il a fait très chaud.

Monte Cara s’est légèrement embrumée en cette fin d’après-midi tranquille. Je ne suis pas venue ici pour sombrer dans la déprime même si Donté Drumm a été exécuté au Texas dans le roman de John Grisham que je lis. De toutes façons il est maintenant clair, au regard des preuves qui pleuvent qu’il est innocent du crime abominable dont il a été injustement accusé et pour lequel a été assassiné.

Cordas do sol tourne sur mon pc. Je voudrais être accostée à la petite maison jaune, tout simplement, rester là cependant que le temps s’écoule. J’ai espoir ctud cosa ta corrê dret.

Je peux écouter la musique à la puissance maximum de mon pc sans que cela dérange quiconque, bien au contraire si l’on entendait la Mc Malcriado, l’on me demanderait de pousser le volume à fond pour zouker sur Tarraxinha. Ils adorent le zouk love par ici à tel point qu’ils ont mis au point le cabolove. Ils rouleraient des yeux à l’écoute de Stomy faisant son malcriado, puis la voix mielleuse d’Ize les ferait se serrer plus près, se coller pour cola de cette manière si sensuelle qui n’appartient qu’à eux, ces couples enlacés comme ils aiment sur une piste de danse. Les filles sont belles et n’ont pas froid aux yeux. J’ai envie de leur dire « restez entre jeunes gens ». Bien entendu je n’en ferai rien, elles m’enverraient balader et qui sait si elles n’auraient pas raison. Quant à moi, dès les premières notes de Baxo di tchuva, je me glisserais discrètement par une porte dérobée et serais de nouveau dans ma chambre sur la terrasse. Il fait nuit maintenant.

Le soir est arrivé en douceur au bout de cette journée de fête nationale en France. Ici c’est la fête à chaque moment. Rencontrer une personne connue, l’étreindre, échanger quelques paroles, se quitter avec le sourire car il y a la certitude que l’on se retrouvera demain ou un autre jour, Mindelo est si petit.

Incroyable petit pays avec son extrême dénuement et son incroyable énergie. Quelle certitude peut être à l’origine qu’en fin de compte tud ta corrê sempre dret ?! Même s’il y a les gosses des rues, et cela est douloureux, que l’on laisse ainsi à l’abandon toute une jeunesse pourrir sur pied tel un plant de canne à sucre, à cause du grog frelaté, de la prostitution et de la drogue qui fait des ravages. J’ai une prière à vous adresser : restez entre jeunes, n’allez plus vous confondre à ces vieux dégueulasses, ils sont pathétiques, leur quête frénétique de sang neuf à tout prix est malsaine, malséante, grossière, vulgaire, ils me donnent envie de gerber, j’ai envie de les buter, je n’ai que mépris pour ces criminels qui voudraient vous voler votre jeunesse en plus de votre dignité qu’ils piétinent allègrement avec leur argent qui pue la mauvaiseté, leur vieille âme rabougrie, aigrie, cynique, laide comme leur figure cramée par le soleil. Le grog aura leur peau de vieilles canailles au bout du petit matin, um tem fè. Ces scélérats finiront par vomir leurs sales tripes jusqu’à ce que mort s’en suive. Le grog c’est puissant mes toutes belles.

Noite capoverdiana na berra mar Onesime est d’humeur blagueuse à mon avis il a un petit coup dans le nez. Une bande de jeunes, verres à la main, est également d’humeur joyeuse. Sacrés capverdiens. Une voix chaude s’empare du micro ; ambiance.

 

Et au bout de ce petit matin venteux, se rendormir, se réveiller et se rendormir, la journée s’étirant de la sorte et en fin d’après-midi, découvrir Ponte d’Agua avec Monte Cara en gros plan, découvrir qu’il y a deux caras qui se font face devant les mats des bateaux, sur fond de musique, le vent dans les cheveux et les cris des enfants  s’ébattant dans la piscine sous le regard vigilant des parents.

Les nerfs à fleur de peau attendant de se détendre quelque peu, déambuler entre les stands, échanger quelques mots avec un sculpteur, sénégalais, du penseur de Rodin. Doucement le soleil se couche sur la baie, derrière Monte Cara, les deux caras devrais-je dire, du flanc desquels  est sorti ce lieu unique qui trouve tant de grâce à mes yeux rassérénés. Sol ta cambra, instant empreint de poésie.

Il y a encore quelques instants, Mindelo était plongé dans le noir ; coupure d’électricité sur fond de Kuduro et tamtam genre tambours du Bronx. Ambiance, mélange, peuple métisse.

Chichonha râle après cette musique de « sauvage » : « oh nha mae oh, oc musica tchoca »…

 

Les annonces ne cessent par les rues concernant le concert gratuit du groupe Cordas do sol, précédé des discours de candidats à l’élection présidentielle, aujourd’hui c’est le MPD qui régale. Nous avons mangé une délicieuse cachupa chez tantie Liandra. Maintenant Chichonha et elle font la sieste. J’ai regardé tous les albums photos. Il fait bon chez tantie Liandra qui croit que je suis toujours une petite fille.

Seconde visite de la journée chez le frère et la belle-sœur de Chichonha, ça sent bon le couchcouch qui cuit avec la télé à fond et des petits enfants tous plus beaux les uns que les autres, qui viennent des Etats-Unis. On a une belle vue dégagée depuis le perron de la maison à Fonte d’Inès et le vent souffle fort, c’est très agréable.

Rua de Lisboa est fermée à la circulation il s’y prépare de nouveaux discours politiques suivis de concerts pour ce soir, la rue va être noire de monde, quant à moi, je serai dans mon lit avec mes notes et un livre, un recueil de nouvelles d’écrivains du mouvement claridoso né dans les années trente.

La belle-sœur de Chichonha, Madalena, est très sympathique nous avons goûté : fdjos, couchcouch, thé à la menthe, kej. Elle m’a présenté à une de ses amies qui travaille dans l’administration et qui va m’aider à débrouiller cette histoire de carte d’identité, lundi à 15h. Madalena nous a invité à Calhau, je dois dire que cette invitation me touche particulièrement tant j’ai envie de Baia ou Calhau, un jour de semaine pour y être seule ou quasiment. Je n’ai pas envie de rassemblement ni de foule, je voudrais pouvoir profiter de l’océan en toute tranquillité et en silence, avec seulement la musique de la mer. A Baia je me souviens qu’elle est transparente dans la piscine naturelle. La petite maison jaune me manque aussi je me sens démunie, mais il faut garder courage et avoir foi en mes gens, ceux qui ne sont plus et ceux qui sont là pour me guider, m’insuffler la force dans les moments de fatigue ou de découragement.

Le dimanche le centre ville est déserté au profit dberra mar. Il règne un silence rare, les rues sont vidées, pas un chat. La télé jouait Zorro avec Antonio Banderas et Catherine Zeta-Jones.

Je me suis fait un shampooing après avoir été faire un tour à Laginha à l’instigation d’Onesime qui me taquine parce que je ne bouge pas beaucoup de la maison d’après lui. Pourtant je suis sortie tous les jours depuis bientôt une semaine que je suis ici. J’ai croisé mon cousin Valdemar et sa sœur Ana. J’ai pris l’autocar pour la modique somme de 37 centimes, on peut aller partout pour 37 centimes. C’est génial et les enfants ne paient pas leur place. A Laginha il y avait la maman d’Onesime aussi. En fait ici, lorsque l’on va à un endroit on rencontre forcément une connaissance, le temps d’échanger quelques mots avec tous, 2 heures se sont déjà écoulées.

Morada commence à manifester des signes (rares) d’activité ; il est 18h : claxon, bruit de scooter, même le chien que l’on n’a pas entendu de la journée, jappe sans discontinuer.

Le visiteur du soir est réapparu. Il revient de Praia où il a joué au foot prétend-il, l’équipe de Praia a gagné. Il a tellement mis de tabasco à son plat que cela me fait éternuer. Je m’enfuis dans ma chambre et les laisse en tête à tête Chichonha et lui.

Cette histoire d’avocat que je n’ai toujours pas déniché en une semaine que je suis ici, me consume. Voilà, c’est écrit ! Peut-être devrais-je le hurler.

J’ai aperçu Tchale Figueira et échangé quelques mots avec tantie Dudu.

Patience et longueur de temps…

Oui cette histoire d’avocat me consume et me paralyse, j’ai la désagréable impression de tourner en rond, de faire du sur place. Cela suffit ! Il me faut appeler Titia de nouveau cet après-midi avec l’espoir de parvenir à aller de l’avant.

Je me suis réveillée avec la nausée.

Plusieurs sujets me mettent les nerfs à fleur de peau.

Bon, nous y voilà hein, ça fait une semaine que je suis arrivée.

Titia m’a emmenée chez une avocate avec laquelle j’ai rendez-vous demain matin à 10h30 : Vanda Evora. Chichonha trouve que 3500 escudos c’est cher, mais quel avocat peut-on consulter en France pour 35 euros ?

Titia très douce et tranquille m’a invitée chez elle. Sacré appartement !

De retour à la maison, j’ai repéré son immeuble depuis ma terrasse. J’ai pris une photo que je vais télécharger sur facebook pour Filo et Néné ; ses filles.

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Nice dit qu’ici aussi il existe une Maison du Droit et de la Justice où je peux me rendre pour une consultation gratuite, puis ils me dirigeront vers un avocat. Mais l’expérience que j’ai de la Maison du Droit et de la Justice en France pour mon divorce, me fait craindre le pire. Ma tante adoptive Lilicha a les moyens de s’offrir les meilleurs avocats de la planète. On a beau dire mais quand on peut payer un bon avocat les choses avancent plus vite et donnent un meilleur résultat, j’en ai fait la triste expérience.

J’invoque Sotero et tous les miens qui se trouvent aux côtés des anges : soyez à mes côtés, je vous prie, guidez-moi, montrez-moi le chemin, veillez sur moi s’il vous plait, j’ai tant besoin de vous.

 

Faustine


 

 

 

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