Retour au pays natal inspiré de qui tout le monde sait (3)

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Faire tout ce chemin pour

Au bout du petit matin

Ne pas te trouver ?

J’ai mal à la tête, les tempes me battent, il faudrait juste un petit geste de toi pour que s’éloignent ces nuages sombres qui s’amoncellent à mes tempes et me font souffrir. Je me sens si bien allongée sur le petit muret. Où es-tu ? Je ne sais pourquoi mais je pense, non, je suis sûre que tu es là, tout près, que tu ne me quittes pas des yeux, que dans une certaine mesure tu veilles sur moi, à ta façon, bien qu’elle me paraisse singulière et m’attriste quelque peu. Ne peut-on défaire les nœuds ? Devons-nous nous tenir à ce point éloignés, distants, toi veillant de loin sur moi, moi te cherchant dans chaque visage croisé, partout, t’invoquant, t’appelant en vain, sans te voir, sans pouvoir te toucher, je te sens, je te sens. Et dans cette chambre sur la terrasse je t’attends, tu le sais, je le sais.

Me laisseras-tu repartir comme je suis venue ? Je ne puis le croire. Qu’attends-tu de moi ? Devrais-je, par les rues, aller, bien après 22h afin de te débusquer ? Ne serait-ce que pour me passer un savon. Que dois-je faire ? Te prier ? Je te prie. Te supplier ? Je te supplie. Pleurer ? J’ai le cœur gros.

 

Cet endroit est si beau, il règne une paix ce soir, je ne me lasse pas de regarder les lumières de la ville, les étoiles scintillantes : Orion, les pléiades, et reste dans l’attente comme blottie dans des bras protecteurs, j’embrasserais du regard la ville comme endormie, je frissonnerais de plaisir.

Seul le poète dans la solitude de sa mansarde peut appréhender la valeur de la solitude due à chaque vers, tous ses sens aiguisés, en alerte jusqu’à transcender la douleur ayant atteint son paroxysme afin d’accoucher, de coucher sur le papier les vers auxquels il aura longtemps rêvé tout en ignorant qu’il est en attente, pourtant en ayant une conscience aiguë de cette douloureuse attente. Entre temps, on aura eu tout le loisir de goûter au supplice des neuf fleuves des enfers tel Orphée errant en pleurs aux enfers pour que son Euridice lui revienne. Le poète se sera acquitté d’un tribut élevé pour approcher de ce délice ; coucher un vers sur son carnet.

Entre temps, le poète aura pu habiller sa solitude de musique pour qu’elle lui soit plus douce, l’infléchir quelque peu. Mais il ne pourra atteindre les rivages de la délivrance sans souffrance. Le vers est là quelque part, tel l’être aimé, en pensée, celui qui se fait tant désirer, dans l’espoir fou que peut-être

Au bout du petit matin

il aura ces rivages atteint.

Où trouver dans cette ville un musée, une librairie, pouvoir flâner au gré des rayonnages de livres, poursuivre le songe, en pensée, de cette discussion entamée au sujet d’une possible rencontre au détour d’une toile, si tant est que l’on fréquente les musées dans ce but. Ce qui est loin d’être vrai. Comment remarquer que l’on est observé alors même que l’on se laisse emporter dans une douce rêverie par une couleur, un ton, un aplat ? Dans un musée je suis toute aux tableaux, souvent un seul qui me parle, m’attire, retient toute mon attention, toute ma concentration et dans ce cas une présence fut-elle amie, passera inaperçue. Je vais au musée avant tout pour voir un tableau et non pas dans l’espoir d’une approche, d’un regard, même insistant.

Les nuages peignent les collines de toutes les nuances ocres, du plus brun au plus lumineux. Ces teintes changent d’une seconde à l’autre. Il fait bon sur la terrasse. Une palette, des couleurs, un pinceau pour saisir sans tarder ce ciel

Au bout du petit matin

 

Je n’en reviens pas que mes mains toutes abîmés par le calcaire et les travaux ménagers il y a encore quelques jours, soient réparées en si peu de temps ; la magie de l’eau si douce ici, sans une once de calcaire.

J’ai vu un avocat ce matin, Me Evora qui ne me laisse pas beaucoup d’espoir sur la suite de cette succession de Sotero, succession compliquée à l’extrême par la seule volonté de deux femmes ayant décidées de se faire la guerre par avocats interposés, ils doivent se frotter les mains. Deux femmes instruites, prétendument cultivées et qui pourtant se comporte comme deux imbéciles. C’est triste à pleurer. Car Sotero n’était pas un homme fortuné, le peu qu’il nous a laissé il l’a durement gagné à la sueur de son front. J’ai honte et de la peine car je me dis que de là où il est, il ne peut manquer de nous voir nous disputer pour les biens qu’il a laissé, cela doit l’attrister.

J’ai commencé un nouveau carnet Moleskine, il s’appelle n°2.

Cuchicha, la maman d’Onesime, a mis Chichonha dans tous ses états tout à l’heure en lui proposant de les accompagner dans leur promenade en mer vers d’autres îles : « log um afronta ! Un voyage ça se prépare longtemps à l’avance, même un voyage inter-îles ». On jurerait qu’elle lui a suggéré d’ouvrir la boîte de Pandore…

Morada est bien calme ce soir. Onesime m’a invité à boire un café à Ponte d’Agua. On est très sollicité à Ponte d’Agua pour acheter tout et n’importe quoi à des prix exorbitants. Je n’ai pas envie de me comporter en touriste ; je suis ici chez moi, parmi les miens, dont la plupart n’ont pas accès à cet endroit et encore moins à ce qui y est vendu.

Le ciel est étoilé, j’ai envie d’être allongée sur le muret de la terrasse.

Notre voisine Dona Suzana a fait, comme tous les jours, sa demi-heure de marche à vive allure après le travail, sur la terrasse. Puis elle s’accote au muret côté rue et elle regarde les gens passer, les hauteurs de la ville, je suppose. C’est son moment de détente à elle, sa pose respiration.

Il faut que j’appelle chez tio Dédé afin que quelqu’un vienne me chercher pour que je le visite. Cela lui fera plaisir j’en suis sûre, cela fera plaisir à mama et à moi également. Il habite à Monte Soussego le quartier d’où toute ma famille est originaire.

Onesime m’a dit qu’à son retour de villégiature, nous irions à Baia, Calhau et Salamansa. Sa voiture sera réparée. J’ai hâte. J’avais envie de demander à Vava de me conduire à Baia demain après-midi, il est en congés, je pense que cela ne l’aurait pas dérangé, mais je n’ose pas, quelque chose (quoi ?), me dit de ne pas le faire, après tout il n’est pas taxi, c’est mon cousin.

Tout à l’heure, j’entendais des notes jouées au cavaquim, là, je reconnais le timbre de voix de Cesaria, c’est plaisant depuis la terrasse avec ce soir ciel étoilé. Morada est bien moins calme avec l’heure qui s’étire vers le milieu de la soirée et les promesses de débauche. Le calme de tantôt était sans dû au repas du soir, désormais on entend une voix masculine beugler, relancée par des voix aiguës.

Depuis que ma maladresse m’est revenue en pleine poire comme un boomerang, je manque singulièrement de spontanéité ; eh oui, il ne faut pas confondre spontanéité et parler à tort et à travers…

J’ai vu dans le ciel un cheval, puis un éléphant qui a fini par ressembler à un hippocampe pendant un bon moment avant de se désagréger. Puis est venu un couple de danseurs de tango, la ballerine portait une robe pour danser le flamenco. Le ciel est dégagé, c’est un plaisir de contempler les étoiles. Raconte-moi l’Océan, berce-moi jusqu’au bout du petit matin.

Si ce n’est pas ce que Sotero veut, la maison jaune ne sera pas jetée à terre et quelque chose me dit que Sotero veut que cette maison, qui représente nos racines, reste debout. Nous ne pouvons rester à errer de par ce monde comme des fleurs coupées, des plantes dépourvues de racines.


DSCN1426

 

J’aime cet air frais du matin qui me fait frissonner de plaisir, j’aime regarder la baie et les collines entourées de leur écharpe de brume. Le ciel est chargé de nuages menaçants, j’ai senti la bruine sur mon visage. J’aime me réveiller tôt et avoir l’impression que Morada n’est qu’à moi, personne ou presque dans les rues, le vent dans les cheveux. Il doit y avoir une caserne militaire ou quelque chose comme ça, car tous les matins j’entends un appel musical et martial. La baie est là aussi ; mon repère rassurant.

Un peu plus tard, à l’étude de Me Vanda Evora qui n’est pas encore arrivée. Que va-t-elle me dire après avoir discuté avec ses collègues, les deux autres avocats engagés dans cette affaire de succession par ma tante adoptive et ma sœur Patricia ? J’avoue mon anxiété. Attendons. Il fait chaud dans ces bureaux, bien que le vent souffle fort aujourd’hui.

Ensuite il me faudra appeler à la capitale au sujet de ma carte d’identité capverdienne, là aussi, que va-t-on me dire ? L’administration fonctionne d’une façon si particulière.

Dra Vanda attend un appel de ses confrères. Elle doit me rappeler d’ici une demi-heure… J’attendrai en vain cet appel tout le long de mon séjour. Il paraît que si j’étais arrivée à son cabinet et déposé 1000€ sur son bureau, elle aurait fait le nécessaire. Dans ce cas pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit ? Je n’ai pas plus qu’elle de temps à perdre dans une attente vaine.

A Praia la ligne est toujours occupée, peut-être ne prennent-ils pas d’appel le matin…

J’ai appelé ma sœur Yolanda, à Dakar, elle prétend attendre que notre plus jeune frère ait fini de passer ses examens pour lui demander la copie de son acte de naissance avec filiation, puis elle pourra m’adresser tous les documents… Quant à Patricia, cette dernière doit l’appeler aujourd’hui, me dit-elle… Cela fait 2 mois que je leur ai demandé ces documents, leur attitude me fait douter d’elles.

 

Souventes fois, il me prend l’envie de m’engouffrer dans un taxi pour me rendre à Sao Pedro à ta recherche. Cela m’a tant attristée que tu refuses le cd. Comment peut-on refuser de la musique ? D’autant plus que c’était juste pour le plaisir de te l’offrir, sans que cela veuille rien dire d’autre. J’ai tant envie de demander à notre ami commun ton n° de téléphone. Te courir après ? Je suis bien trop orgueilleuse pour cela. Tu sais ce qu’il en est, je te l’ai écrit. Il te revient de faire un pas vers moi. Je demeure certaine que je serais bien plus efficace, si je savais pouvoir te trouver, t’entendre, te parler, que tu me poses les bonnes questions et me pousses dans mes retranchements, que tu relèves mes contradictions et me mettes au pied du mur.

Il en a été comme je le craignais, une fin de non recevoir. Mr Brown est vexé ! Ne veut plus me parler. Jugée indésirable, je n’ai plus qu’à me terrer, me taire, faire comme si tout allait bien. Seulement voilà, tout ne va pas bien, je ne vais pas bien. Je vis tant de déconfitures certains jours que cela me plonge dans le désarroi, la dépression. Je n’ai, à l’instant, qu’un désir ; prendre le premier avion pour Paris, laisser toute ces histoires derrière moi. J’en ai marre.

Quelle serait la leçon d’un tel fiasco ? Ne parler que de la pluie et du beau temps, de peur d’offusquer, de blesser l’autre de façon irrémédiable ? Bien sûr que les mots ont leur importance, que les écrits restent, qu’il convient de tourner sa langue 7 fois dans la bouche etc. aucune indulgence n’est de mise, même pour la maladresse ? Que devient l’être maladroit, celui qui ne sait pas s’y prendre, celui qui se cogne sans cesse à la vie ? Sévère sanction pour une parole malheureuse dite sur le ton de la blague. Tant il est vrai qu’on ne peut pas rire de tout avec tout le monde…

Au bout du petit matin

Se réveiller et avoir la nette impression qu’il était là, allongé à mes côtés, que toute la nuit il m’a serré dans ses bras, il a veillé sur mon sommeil, puis, me sentant sur le point de m’éveiller, il s’est éclipsé me laissant seule avec cette réminiscence de ce qui n’était même pas un souvenir. Le songe était pourtant délicieux, je voudrais qu’il se renouvelle toutes les nuits jusqu’au bout du petit matin, même si au mieux il n’est que réminiscence et au pire l’expression du manque transformé en chagrin.

Il faudrait pouvoir biffer les mots malheureux dans une conversation téléphonique, il faudrait pouvoir raturer les mails qui ont fait le mal.

J’ai besoin de temps, d’hésitations, de cette valse, que l’idée me vienne, qu’elle m’interpelle, qu’elle me touche, qu’elle m’habite toute, que la chose tourne en moi et autour de moi, que j’en sois imprégnée, que cela me devienne une obsession, une chose si rare en même temps que fugitive, oui cette crainte-là peut après bien des détours aboutir, être concrète, se laisser apprivoiser parce qu’elle m’aura apprivoisée, elle m’aura faite sienne pour devenir mienne, avant que de devenir mienne. Je crois que c’est quelque chose qui pourrait ressembler à cela l’acte d’écrire. Prendre le temps de laisser le temps au temps, une forme de respect, voire de soumission, alors que nous vivons dans un monde où il est exigé de nous efficacité et rapidité de réaction, il n’est question que de cela ; rapidité, efficacité. Que faisons-nous de la poésie alors ? Dans quelle partie de ce sombre monde avons-nous refoulé la morabeza ? La beauté n’est pas toujours synonyme de spontanéité. Il est des fois, en fait souventes fois, où elle réclame du travail de fond, patience, indulgence, tel le boulanger laissant reposer sa pâte afin qu’elle lève en fin de cuisson pour donner du bon pain, à l’image du peintre recouvrant sa toile pour y revenir vérifier le souvenir de ses coups de pinceaux, ajouter une touche de blanc, épaissir un trait, étirer une couleur, puis la couvrir d’une autre teinte plus prononcée, afin que l’ensemble s’équilibre, s’ajuste, s’exprime et exprime sinon une impression, du moins ce qui pourrait s’en approcher au plus près.

La télévision, internet, toutes ces inventions sont de bien belles et bonnes choses, mais elles nous trahissent, nous pensons les maîtriser jusqu’au moment où elles nous explosent à la figure, elles nous narguent, et nous voilà largués, nous nous sommes fourvoyés, nous nous sommes jetés dans la gueule du loup et cette gueule est un précipice sans fin, un puits sans fond.

 

Faustine

juin-septembre 2011

 

 

 

Publié dans TEXTES

Commenter cet article