Retour au pays natal inspiré de qui tout le monde sait (4)

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE


Ca sent bon en bas chez Chichonha, Capa a ramené des mangues de Santo Antao, elles parfument toute la maison, comme lorsqu’on épluche une clémentine en automne en France.

J’ai envie d’appeler Dona Xanda, revoir la maison jaune, sera-t-elle fidèle à mon souvenir ?

La voix de la chanteuse aux pieds nus tourne dans ma tête : « dicham morrê ta sonha …»

Je suis allée boire un café à Ponte d’Agua en fin d’après-midi. J’avais pris soin de ne pas oublier l’appareil photo. Je n’ai pas pu le sortir de mon sac à main pour immortaliser les mats des bateaux ; trop peur d’être confondue avec une touriste.

 

Ce matin je suis allée donner les 3 actes de naissances à traduire en portugais. C’est la responsable de la bibliothèque de l’Alliance Française qui fait cela pour 2500 esc. Puis je suis allée à la Casa do cidadao et j’ai pu me procurer l’acte de naissance de mon père et celui de grand-père Sotero pour la modique somme de 300 esc. La prochaine fois je demanderai celui de Felisbela. Demain matin quelqu’un doit venir me chercher pour aller à la Camara municipal afin que je me renseigne sur le prix de l’acte de propriété de la maison jaune.

Grace à Ana, je me suis procurée une carte à code pour appeler depuis la maison. Il va falloir que j’insiste pour avoir Praia au sujet de ma carte d’identité capverdienne.

J’ai rendu visite à tio Dédé, je l’ai trouvé bien diminué, en mauvais état de santé, l’air totalement égaré par moments. Il est resté bloqué à la date du décès de son frère ainé, il parle de lui sans arrêt, et quand on lui rappelle que ce frère est mort, il pleure. Il n’arrive pas à s’en remettre. Pourtant ce frère a escroqué toute la fratrie lors de la succession de l’héritage de mon arrière grand-mère, il s’est enrichi sur leur dos. Cela m’a serré le cœur, je ne sais si j’aurais le courage de retourner le voir. Cela me fait trop mal de le voir dans cet état.

A Monte Soussego j’ai croisé Mné. J’ai vu 2 bébés absolument magnifiques dont un, Diego, que l’on prendrait facilement pour un poupon. Il est si joli ce nourrisson d’à peine 1 mois. Les enfants sont si beaux ici, mais les filles il faut que vous arrêtiez de faire autant d’enfants, même si cela vous peine. Vous faites trop d’enfants que vous n’avez pas les moyens d’assumer. C’est trop dur. Pourquoi ne pas vous concentrer sur les études pour préparer un meilleur avenir pour vous ?

 

Ce soir il y a la fête juste à côté ; discours politiques suivis de concerts gratuits. Je suis aux premières loges depuis la terrasse ou depuis ma chambre. Ana m’a dit tantôt qu’il faut que je songe à me distraire un peu. Suis-je venue ici pour me distraire ? J’ai une grosse migraine.

Réveil à 6h30. Je me suis préparée et j’ai attendu Ana qui elle ne s’est pas réveillée. Je me suis rendue à la Camara municipal chercher l’acte de propriété de la maison de Sotero. La personne à qui j’ai eu affaire, m’a dit qu’elle ne pouvait me fournir ce document tant que les dettes de la maison ne seront pas réglées. Le total de ces dettes s’élève à 45000 esc. (450€) et à ce moment-là, ce monsieur me dit que si je règle tout de suite, on ne me réclamera plus que 15000 esc (150€)… Je n’y comprends rien, ou je comprends trop bien. Le prix de l’acte de propriété est de 150 esc (15€). L’avocat que j’ai consulté, m’a dit que pour le moment je ne devais pas m’acquitter des dettes de la maison. De toute façon, ma mastercard n’est acceptée par aucun distributeur de billets, ce que je ne comprends pas non plus, c’est une carte internationale d’après ce que m’a affirmée ma banque en France. Ricardo, le compagnon d’Ana, accepte de m’avancer 150€ en attendant que cette situation soit résolue. (J’ai remboursé ma dette auprès de lui quelques jours plus tard. Ouf !)

Je me trouve à l’Alliance Française, c’est devenu mon QG, j’attends Ana. J’ai passé la plus grande partie de la journée en compagnie d’Ana, nous avons déjeuné avec Ricardo son compagnon.


 

Puis Ricardo m’a posé en ville, je suis venue chercher de quoi soigner Janny, la fille d’Ana qui a 17 ans, cause beaucoup de soucis à sa maman ; crise d’adolescence oblige, il avait bien raison le poète qui a écrit qu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Janny est tombée et elle s’est fait très mal ; plaie ouverte et purulente.

Pourquoi être sérieux quand on a 17 ans ? Pourquoi faire ? Ce monde est si déraisonnable, il manque tant de sérieux.

 

Paulo passait à proximité, Ana me l’a désigné, ainsi nous avons passé l’après-midi à discuter. Paulo m’a raccompagné en centre ville. Il m’a montré le musée, j’ai pu voir l’expo des costumes du carnaval 2011, des œuvres de Louisa Queiros, Manuel Figueira, Bela Duarte, Tchale Figueira. Ensuite nous sommes allés à l’école de capoeira et au centre culturel de Mindelo. Enfin je rencontre une personne qui partage mes goûts, dans ce pays. Paulo m’a invité à boire un café et m’a raccompagné jusque devant la porte de la maison. Très prévenant, courtois, sensible, d’une gentillesse qui me laisse sans voix, pourtant en règle générale les gens sont gentils ici. Mais Paulo est différent, singulier.

J’ai un peu regardé la télévision en compagnie de Chichonha ; jeux plus débilitants les uns que les autres et télénovèlas qui ne vallent pas mieux. Mais ici tous se passionnent pour, Chichonha s’adresse aux acteurs, les vilipende, elle est drôle.

Je songe que si j’avais des sous, j’irais à Sao Pedro, Baia, Calhau et Praia Grande. J’ai tant envie de voir l’Océan pour de vrai. Rester des heures durant assise à écouter la mer. Il faudra que je retourne au musée pour faire des photos pour Denis, Valérie et mes autres amis de France.

Paulo avait l’air d’aller bien, il n’était pas pris de boisson. J’ai apprécié cette promenade en sa compagnie. Il régnait une telle tranquillité dans la cour du musée, sous ce tamarinier.

Le ciel est bien dégagé ce soir, belle voûte céleste. Il fait frais, c’est bon. Il y a de la musique, pas trop fort, des étoiles aussi. Il fait bon être au pays. Le groupe qui se produit ce soir au restaurant que je vois depuis la terrasse, interprète un titre de Vadu « fazem sabi ». Noite capverdiana…


C’est si bon de se laver à l’eau froide, au début on est saisi, on retient un cri, c’est bon.

 

Le soleil brille des 7h30, une légère brise caresse la peau. Je suis invitée à manger um cachupa chez Ana, il me semble que c’est pour ce midi.

 

Dimanche tranquille et silencieux pour cause de centre ville déserté au profit du bord de mer éloigné.

La soirée d’hier a été synonyme de fête pour Ana, Ricardo et leur bande d’amis chaleureux. Je suis restée en retrait sous le prétexte de prendre des photos. Après minuit ils étaient, pour la plupart, soûls comme des capverdiens, il n’y a pas que les polonais qui se bourrent la gueule ; un couple s’est disputé. Ils sont à cran, cela fait 10 mois que leur fils de 6 ans s’est noyé dans la piscine de Ponte d’Agua lors d’une fête d’anniversaire d’enfants. Oui, ils sont à cran, ils portent leur chagrin avec le maximum de légèreté dont ils sont capables. Mais il est des moments où on n’y arrive plus, le chagrin est là, trop présent, il déborde et cela peut se traduire par une dispute sans motif de dispute entre gens qui s’aiment. Ce couple m’a ému. Lucie (l’épouse) a bien raison lorsqu’elle dit que nous avons des choses en commun toutes les deux. Absolument vrai, Lucie, absolument et ton mari, Luis, est quelqu’un de bien. Vous êtes de bonnes personnes. J’ai vu un couple qui s’aime. Le chagrin vous égare et c’est bien normal. Il y a largement de quoi se trouver égaré. Quant à moi, je noie mon chagrin dans le café. Café clopes, clopes café. Je suis Dona café. Une question demeure : peut-on commander à ses pensées ? On a beau se dire n’y pensons plus, on tente, on s’oblige à s’occuper l’esprit, à détourner l’attention, fuir, se cacher, faire comme si… Mais on fait juste comme si, c’est tout ce qu’on a la force de faire. On s’absente trop souvent, ces absences sont la preuve, si tant est qu’il en faille une, qu’on ne pense qu’à cela. La douleur présente, en permanence, cuisante comme au premier jour. Non, le temps ne fait rien à l’affaire. On ne commande pas l’oubli et n’oublions que l’oubli tue !

Les personnes qui ont la chance d’occuper un emploi, travaillent dur toute la semaine. A partir du vendredi soir et jusqu’au dimanche, ils se soûlent, femmes comme hommes.

 

Ana a appelé Paulo pour moi ce matin. Nous avons pris un Iass pour aller à la plage de Sao Pedro. Quelle merveille ! Toute cette étendue de sable pour nous seuls et l’Océan. C’était si bon d’être assis là à regarder l’Océan, marcher tout le long de la plage pour trouver un endroit où se mettre à l’abri du vent qui souffle très fort depuis hier soir. Nous avons fait du stop pour rentrer, nous étions couverts de sable de la tête au pied. Nous avons pris le bus pour aller à Cruz, là où habitaient tia Tanha et sa famille. La maison est vide désormais de tout meuble et remplie de terre partout comme une maison à l’abandon et de fait elle est à l’abandon bien que Paulo y habite. Paulo a passé une sale période pendant laquelle il s’est abîmé dans la drogue et l’alcool. Ca m’a fait un choc quand il m’a dit avoir consommé du crack. Il est tombé dans ce piège d’où l’on ne revient pas indemne. Tout le contenu de la maison y est passé. Y compris les robinets. Il n’y a même plus de portes, hormis la porte d’entrée ce qui explique que le vent s’engouffre partout avec la poussière. Pour pénétrer dans sa maison, Paulo est obligé de passer par derrière, par la porte de la cour donnant directement sur la rue, et qui ne possède pas de serrure. Il n’a plus de clé. Toute cette vie de labeur de ses parents partie en fumée. Il est en vie, il rumine tout cela, il s’en veut, il y pense sans arrêt, on sent qu’il a mal d’avoir fait de telles conneries. Il a payé ses erreurs au prix fort. Il est marqué comme au fer rouge. Et pourtant personne ne lui pardonne ses erreurs, tout un chacun se croit permis de le juger et de lui faire la leçon. Son frère et sa sœur lui adressent la parole du bout des lèvres, refusent de lui rendre visite, ils le tolèrent à peine chez eux lorsqu’ils daignent le recevoir. Il les a trop déçus. Je peux comprendre leur réaction, mais je me dis dans le même temps que l’on ne peut passer le reste de sa vie à lui en vouloir. Il a juste besoin de soutien pour pouvoir trouver en lui la force d’aller de l’avant, dans le but qu’il s’est fixé ; ne plus infliger de souffrance à sa famille, ne plus se droguer, ne plus s’alcooliser.

Paulo est par ailleurs si gentil, patient, attentif à l’autre. Il n’a même pas un matelas pour dormir. Il ne voulait pas me faire entrer dans la maison. Il a beaucoup hésité, il m’avait dit ne pas vouloir que je voie la maison dans son état actuel. Arrivés à Cruz, nous avons été saluer quelques personnes et il m’a demandé si je voulais voir la maison. Je lui ai répondu que je n’étais pas là pour le juger, qu’il ne devait pas se sentir obligé de me faire entrer. Mais il y a tenu finalement. C’est comme s’il s’infligeait une punition supplémentaire.

 

Faustine 

juin-septembre 2011

Publié dans TEXTES

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