Retour au pays natal inspiré de qui tout le monde sait (6)

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Je n’ai pas pu fermer l’œil avant l’aube. Toute la nuit, j’ai repassé dans ma tête le film de la soirée que j’avais passé avec Paulo. En fin d’après-midi hier, quand Paulo m’a rejoint, j’ai tout de suite senti qu’il avait consommé de l’alcool, son haleine ne laissait aucune place au doute. Il m’avait appelé plus tôt, vers 14h pour me dire qu’il venait à Morada et que nous pouvions nous voir. Je l’ai attendu en vain en me demandant ce qui avait bien pu lui arriver. Quand il m’a rejoint, j’ai compris. Paulo m’a emmené dans 3 endroits et à chaque fois, contrairement à son habitude lorsqu’il se trouve en ma compagnie, il a commandé de l’alcool. Pourtant je suis certaine qu’il n’a rien mangé de la journée, il aurait pu demander à manger, on peut manger partout ici, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, pour une somme modique. Nous avons parlé et il a bu. Paulo m’a ouvert son cœur, je pense, comme rarement on le fait. Cela m’a fait mal et en même temps, je me suis sentie honorée qu’il me fasse confiance au point de se livrer à moi de la sorte.

Je me suis également beaucoup confiée à Paulo, il y a donc une relation de confiance qui s’installe entre nous malgré ces 20 années qui séparent notre première rencontre de celle d’aujourd’hui. Paulo est pris au piège dans une phase d’autodestruction. Il s’abîme peu à peu dans l’alcool, c’est comme s’il provoquait la mort. Je ne suis pas ici pour porter un jugement sur ce qu’il est ni sur ce qu’il a pu faire. Je pensais naïvement que puisqu’il a survécu à tout ce qu’il m’a décrit, il avait dépassé ce stade d’autodestruction. Je vois qu’il n’en est rien, les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît.

Mais je ne suis pas non plus venue au Cap Vert près de 20 ans après mon premier séjour, pour rester là à regarder Paulo, mon cousin, s’autodétruire, et encore moins pour me rendre complice de cela. S’il veut se tuer à petit feu, ça le regarde. Il est adulte, c’est sa vie, sa décision et je peux tout à fait respecter cela. Mais il ne peut attendre de moi que je me rende complice d’une telle démarche.

Il m’avait proposé de m’emmener à Praia Grande aujourd’hui, nous devons nous retrouver à 10h. Je vais l’inviter à boire un café et je vais lui dire que nous n’irons pas à Praia Grande et lui expliquer pour quelle raison.

Le plaisir que je prends à être en sa compagnie, ne souffre pas d’être entaché par son addiction à l’alcool. Paulo suit un traitement pour se guérir de sa dépendance aux drogues, il ne devrait donc pas boire, il le sait, je le sais. Je vais le prier de laisser ce comportement addictif derrière lui lorsqu’il se trouve avec moi, je n’ai pas envie de le voir quand il est sous l’emprise de l’alcool, je n’ai pas le désir d’assister au triste spectacle de Paulo en prise avec ses démons et encore moins de l’y encourager d’une quelconque façon. Le voir s’auto-punir, s’autodétruire, n’est pas un spectacle justement. S’il veut le faire, ça le regarde mais ce sera sans moi.

 

Après une nouvelle journée à crever de morabeza, au plus fort du désespoir, après avoir arrêté une décision qui m’en coûte, après en avoir pris plein la gueule (bienvenue au Cap Vert), mon téléphone sonne, je suis dans la rue, je ne reconnais pas le numéro qui s’affiche, j’entends mal. Je finis par comprendre que je suis en ligne avec le Cabinet du Ministre de la Culture. Ces personnes tentent désespérément de me joindre, ces jours derniers j’ai tenté tant que j’ai pu de freiner mes dépenses, du coup, je suis moins allée sur internet consulter ma messagerie électronique. La personne que j’ai au bout du fil, voix masculine, a remué ciel et terre, appelé jusqu’à Paris, envoyé un message à ma sœur, a réussi à joindre Georges Labéry, lequel Georges a dû parvenir d’une façon ou d’une autre, par l’entremise de Neusa, que sais-je, à trouver le numéro de mon mobile et à m’appeler.

Je me suis platement excusée auprès de ce monsieur pour tout le mal qu’il s’est donné, et j’ai promis que demain j’irai chez ma cousine consulter ma messagerie. Il me demande si je visite un peu les autres îles, je réponds que non, je reste à Sao Vicente. Mais j’ajoute qu’il a raison de poser la question car les services de l’Etat civil veulent que j’aille exprès à Praia afin de m’acquitter de l’équivalent de 40€ pour pouvoir obtenir un extrait de mon acte de naissance capverdien dans le but de me procurer une carte d’identité capverdienne.

Situation très embarrassante, le monsieur insiste pour m’aider, intervenir, faire ce qu’il peut, tout ceci en français (parce que j’entrave que dalle au portugais) afin de débloquer cette situation ubuesque. Je lui dis que cela me gêne car son domaine à lui c’est la culture et non pas l’Etat civil. Peu importe me rétorque-t-il, en son nom propre, il tient à m’aider.

Où il est question d’absurdités administratives.

Ayant réussi à joindre le service de l’Etat civil à Praia, j’apprends que l’on attend de moi que je me déplace jusqu’à la capitale pour m’acquitter de la somme de 40€… Pourquoi ? Personne n’est capable de me donner une explication intelligible. Donc, il faudrait que je prenne l’avion ce qui coûte 180€, pour aller à Praia payer 40€, somme dont je me suis déjà acquittée à l’Ambassade du Cap Vert en France au moment où j’ai déposé le dossier pour ma demande de naturalisation capverdienne. Je demande à mon interlocuteur pourquoi je ne puis m’adresser au service de l’Etat civil à Sao Vicente pour payer cette somme, sa réponse : ce n’est pas comme ça que ça se passe. Pourquoi ? Il ne sait pas… Je lui dis que la Casa de Cidadao a été mise en place pour régler ce type de situation, il reste sur sa position : ce n’est pas comme ça que ça se passe.

La Casa do Cidadao (la Maison du Citoyen) est une institution mise en place depuis peu et qui fonctionne très bien. On n’y fait pas la queue des heures durant (si on y va tôt le matin), le personnel est compétent et très serviable. J’apprends qu’il est fortement question de supprimer ces Casas do Cidadao. Absurdité quand tu nous tiens.

Pour payer une facture d’électricité et d’eau, il faut faire la queue pendant des heures… Le capverdien lambda est si gentil, que personne ne songe à protester. Ils patientent là alors qu’ils aimeraient mieux être chez eux à s’occuper d’autre chose de tout aussi primordial que s’acquitter du montant d’une facture, à savoir, s’occuper leurs enfants, préparer le repas, bref toutes taches qu’il leur faut reporter à plus tard, car s’ils ne s’acquittent pas de cette fichue facture d’électricité et d’eau le jour où ils la reçoivent, ils savent pertinemment que dès le lendemain 8h, l’on viendra cogner à leur porte pour tout couper…

Lorsque l’on demande le raccordement de sa maison à l’électricité et à l’eau, même délire, on patiente, on patiente, puis on remplit des tas de documents, on vous fait aller de service en service, on paye, ils encaissent l’argent, et puis on attend que deux agents soient disposés, entre deux tournées de grog, à venir procéder au raccordement chez vous. Là, après plusieurs jours de vaine attente, après moult appels à cette administration, deux agents se pointent chez vous pour vous dire qu’ils ne peuvent procéder au raccordement en question, parce qu’il vous faut faire appel à un électricien du secteur privé afin que ce dernier fasse l’installation nécessaire au raccordement… Encore des heures et des semaines perdues… Pourquoi ne vous expliquent-on pas tout cela au moment où vous payez ? Pour encaisser l’argent, il n’y a pas de problème, mais pour qu’eux s’acquittent de leur part du contrat…

Et il y a comme ça des exemples en veux-tu en voilà, de ces situations ubuesques. Je connais les cas de personnes ayant fait l’acquisition d’un terrain pour bâtir une maison, l’administration a encaissé l’argent sans que cela pose de problème à quiconque, mais voilà qu’elle tarde à leur procurer le permis de construire, pourquoi ? Personne ne sait. Un jour, on leur dit qu’il leur faut de nouveau acheter le terrain qui leur appartient et qu’ils ont déjà payé une première fois… Pourquoi ? Personne ne sait. Si on évoque la corruption, ils crient au scandale (corruption est un très gros mot ici et gare à qui ose en parler) et vous risquez de vous faire bastonner par les flics quand ce n’est pas carrément votre voiture qui explose en plein milieu de la nuit... Trop super la morabeza des fois.

C’est la même chose lorsque vous consultez un avocat. Expérience vécue par votre servante herself, Faustine. On vous fixe un rendez-vous, vous vous y rendez à l’heure, le juriste lui arrive systématiquement en retard, pour vous expliquer qu’il ne peut vous recevoir comme il était prévu car il doit avant cela consulter ses collègues qui travaillent sur la même affaire afin de vous indiquer la meilleure marche à suivre. En réalité, vous avez payé une première consultation et malheureusement pour vous, oh innocente victime, il ne vous est pas venu à l’esprit de poser un chèque d’un minimum de 1000€ sur le bureau de votre avocat. Ce dernier va enterrer votre dossier, vous demander d’appeler et de rappeler ad vitam, vous ne comprendrez pas pourquoi il est devenu impossible de lui parler directement tout à coup, vous perdez beaucoup de temps et d’argent en appels inutiles, jusqu’au jour où vous parlez de cela à une personne ayant subi le même traitement et qui a fini par apprendre le fin mot de l’histoire. Pourquoi l’avocat ne vous met-il pas le marché entre les mains tout de suite ? Sans doute que dans ce cas l’on pourrait à juste titre parler de corruption, et il est connu que personne dans ce pays n’est corrompu… Les mauvaises langues doivent cesser leur travail de sape. Sinon… Non mais !

Bref, revenons au Ministère de la Culture. Avant de quitter la France, j’avais adressé un courrier au Ministre de la Culture du Cap Vert, pour me présenter et présenter mon travail d’écriture. Et voilà que Monsieur Le Ministre souhaite me rencontrer en personne.

Ce monsieur auquel j’ai parlé au téléphone fut, en dehors de Paulo, l’éclaircie, l’embellie, le rayon de soleil de cette grise journée bien que le soleil ait brillé avec force. C’est aussi cela la MORABEZA et c’est CHOUETTE. Quand on se croit au fond du gouffre, il advient une chose, quelqu’un qui vous redonne l’espoir, la force, l’envie de ne pas baisser les bras, de ne pas tout laisser tomber pour monter dans le premier avion en partance pour Paris. J’en étais là au plus fort du désespoir lorsque l’embellie eut lieu. Bémol tout de même. Quelques jours plus tard, au festival de Baia das Gatas, je m’arrange pour croiser rapidement Senhor Ministro da Cultura. Qui me fait un accueil très chaleureux, qui se montre très aimable, qui est très souriant et qui me dit qu’à partir du moment où son "staff" (c’est l’expression qu’il a utilisée), est au courant qu’il veut me rencontrer, c’est qu’il a donné des consignes dans ce sens, que je ne me préoccupe de rien, on viendra me chercher à Sao Vicente pour me conduire au Ministère de la Culture à Praia. Le lundi suivant, j’appelle donc son « staff », lequel staff se montre perplexe car ils ne disposent pas d’avion privé pour ce faire… Que j’aille donc à la TACV pour changer mon billet de retour en France afin de pouvoir passer quelques heures, voire une journée à Praia. Ce que naïvement je fais (elle est pas fute-fute des fois la Faustine).  A la TACV, comme de coutume, on me dit que l’on me met sur liste d’attente, je n’ai qu’à repasser tous les jours, (il est connu que je n’ai que ça à faire) prendre des nouvelles. Je rappelle le staff et oh surprise, une charmante dame me conseille de me trouver « un parrain », sous entendu passe-droit et tutti quanti, c’est comme ça que tout fonctionne par ici. Je lui rétorque que j’ai déjà un parrain, ce qui est tout à fait vrai, mais mon parrain est un parrain pour de vrai (baptême bla bla, bien que je n’ai jamais été baptisée), il s’agit de mon oncle l’un des musiciens les plus connus du Cap Vert, excusez du peu, que c’est lui-même qui m’a conseillé de dire qu’il est mon oncle quand je lui ai parlé de cette rencontre avec le Ministre de la Culture (ce qui est par ailleurs tout à fait vrai). Bref, tout cela traîne en longueur, finit par me lasser, je décide de laisser tomber. Car comme me l’ont dit certains de mes amis ; cet homme-là est Ministre, il a du pouvoir, il est au Pouvoir, s’il désirait réellement me rencontrer, il lui aurait été d’une simplicité enfantine d’appeler lui-même la TACV qui aurait obtempéré sur le champ…Il est vrai que vous m’avez fait perdre du temps Monsieur Le Ministre, mais je ne vous en veux pas car vous êtes par ailleurs un merveilleux musicien.

Oui, il vaut mieux avoir un parrain par ici, pour régler le moindre problème, les tracas, les démarches, pour trouver du travail etc. Voilà pourquoi des personnes diplômées et compétentes sont au chômage alors que des personnes incultes et incompétentes, obtiennent des postes, un travail, un salaire et n’en rament pas une de toute la journée. Il n’est pas étonnant que l’on en soit réduit à faire des heures de queue dans toute administration. C’est comme ça dans le monde entier. Mais je croyais qu’

Au bout du petit matin

dans mon petit pays, grâce à la morabeza, cela n’avait pas lieu. Naïve et crédule Faustine qui refuse de voir le mal partout, d’où mes nombreuses déconfitures avec le monde, mes gens, ceux que j’aime et qui prétendent m’aimer.

 

Faustine

 

 

 

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