Retour au pays natal inspiré de qui tout le monde sait (7)

Publié le par SLAM POESIE DE FAUSTINE

Cet après-midi à 15h, je dois retrouver Paulo qui veut m’emmener chez des amis à lui qui pratiquent le théâtre de rue, pour une séance de travail ; écriture, répétition.

Dee est un artiste intéressant à plus d’un égard. Avec son groupe, ils ont créé une compagnie « Craq’otchod », pour laquelle ils se battent au quotidien, sans aucune subvention, aucune aide gouvernementale ou même municipale. Ils parviennent malgré tout à faire venir au Cap vert des artistes étrangers en résidence. Dee donne des cours de théâtre dans les hôpitaux psychiatriques et aussi aux gamins emprisonnés.

Il fait un travail avec un groupe d’adolescents en prison, qui ont commis, pour certains, des crimes horribles. Le plus jeune a 14 ans le plus âgé 19.

Dee me dit qu’il préfère se nourrir des mois durant uniquement de pâtes pourvu qu’il parvienne à faire venir des artistes étrangers qui vont leur insuffler un nouveau souffle, les remettre en question, bref, les pousser au bout de leurs retranchements afin qu’ils aillent vers le progrès, l’amélioration de leurs techniques de travail. En ce moment ils accueillent une metteur en scène italienne.

Par ailleurs, pour gagner sa vie, Dee est maître nageur sauveteur. Il donne en plus des cours de natation à Laginha. Je ne sais où il trouve le temps de tout faire. Il a 2 enfants et une compagne. Ils vivent dans un cabanon, sur un terrain dont il a hérité à la mort de ses parents qui étaient agriculteurs. Il pourrait vendre ou louer une partie de ce terrain ce qui les mettrait lui et sa famille définitivement à l’abri du besoin. Mais il n’a aucun désir de s’enrichir pour s’enrichir ou pour acquérir le confort à l’occidentale, ce qui est le désir de la plupart des capverdiens (en tout cas à Sao Vicente), qui préfèrent démolir les jolies petites maisons traditionnelles d’antan, pour construire à la   place des pavillons comme en banlieue parisienne quand ce n’est pas carrément des villas à la mode Hollywood, surveillées par des gardiens en arme. Peut-être est-ce l’expression de ce désir, si fort, d’ailleurs.

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Dee préfère la tranquillité de Passarao, loin du tumulte de Morada et je partage son avis. Sao Vicente est un vrai gruyère, des immeubles en construction partout, des choses laides et qui défigurent le paysage. Une personne se fait bâtir une grande maison avec une vue imprenable, et la mairie accorde un permis de construire à quelqu’un d’autre pile devant la maison du premier. Ce qui crée des discordes, des disputes, des procès. Les maisons ou immeubles en construction se trouvent bloqués, tous travaux arrêtés pour on ne sait combien de temps, des années et des années la plupart du temps. Le maître-mot semble être SPECULATION. Tout le monde spécule, la municipalité, les propriétaires terriens, même les locataires de terrain, qui font croire que le terrain où a été bâti leur maison leur appartient, alors que le terrain en question est la propriété de la mairie. Illustration de la laideur infligée au panorama.


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Mais le pouvoir en place laisse faire, je suppose que tout ce petit monde doit y trouver son compte au final.

Un ami me disait au téléphone, que les propriétaires d'hôtels s’étonnent de ne pas faire le plein de réservations… Je ne suis quant à moi pas du tout étonnée. Le touriste qui va au Cap Vert, cherche le dépaysement, autre chose que ce qu’il a longueur d’année là où il vit pour gagner sa vie. Où est l’authenticité, l’âme capverdienne dans ces horreurs de 10 étages en front de mer ? Je me dis que si les gens ont les moyens de s’offrir des vacances de luxe dans des villas hollywoodiennes, ils iront à Hollywood pas au Cap Vert. Au Cap Vert, les touristes s’attendent à loger dans nos petites maisons simples, au charme spécifique qui représente notre culture, nos traditions. Je comprends leur désappointement car je le partage. Lors de mon séjour à Sao Vicente, le luxe suprême, à consisté pour moi, à habiter durant trois semaines, dans une maison simple. Maison qui n’avait ni eau courante ni électricité et surtout, surtout pas un meuble. L’espace, la place. Voilà ma conception du luxe et du confort.   

 


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Et puis ici, est-ce Wisteria Lane ? Détrompez-vous, c’est un quartier de Mindelo où vous ne trouverez pas Susan, Linette, Bree et Gaby pour vous faire mourir de rire avec leurs névroses. Là au contraire, je me suis ennuyée à mourir au même titre que les Desperate Housewives du quartier…prisonnières volontaires.


Dee me raconte qu’il y a des gangs ici, filles et garçons, qui vous égorgeraient pour 30 esc (30 cents). Ils font des choses terribles ces kasubody, heureusement, il existe des personnes (trop peu) telles que Dee, qui s’intéressent à leur sort. Ils sont violents, ils vivent dans une insécurité permanente, livrés à eux-mêmes. Quand ils sont emprisonnés, ils se trouvent confinés dans une pièce de 10 m2, oui, 50 gamins enfermés dans 10m2, dormant à même le sol, manquant de nourriture, ne recevant aucune visite hormis celle de Dee. Que peut-il arriver de bon là-dedans ? La question se pose. Dee n’est pas rémunéré pour ce travail-là. Il le fait et n’en tire aucune gloire, il n’est pas aigrie, juste révolté et en colère. La colère peut être salutaire.

J’ai crû comprendre en discutant avec Dee, qu’il aurait pu être un de ces gamins, qu’il en avait pris le chemin, heureusement il a rencontré le théâtre, l’écriture, l’expression corporelle.

En ce moment Dee monte une pièce qui s’appelle « Schizophrénie ». Mise en scène épurée, sans concession, violente, sexuelle et poétique.

Nous sommes rentrés en ville à pied depuis Passarao avec Dee et Paulo. Nous avons traversé des quartiers à côté de chez Dee, où on se serait cru au Mali ou à Podor au Sénégal, rien à voir avec Morada qui est européanisée à l’extrême.

Ma journée n’a rien à voir avec celle que j’ai passé hier. Cela fait du bien de pouvoir souffler un peu, se nettoyer la tête en conversant avec des personnes sensibles, intelligentes, créatives, courageuses. Des battants, des combattants de l’ère nouvelle. Oui, ça ma fait le plus grand bien.


J’ai passé la soirée avec Gilles. Nous avons discuté à bâton rompu, de notre pays, de la façon dont les choses se passent ici, de toute cette jeunesse laissée à l’abandon, livrée à la violence et à la perdition, de notre responsabilité aussi à nous autres de la diaspora.

J’ai oublié de faire mon actualisation pôle emploi. Cela me semble trivial en regard de ce que je vis ici.

« Si tu ressens la douleur des seuils ;

Tu n’es pas un touriste

Le passage peut avoir lieu. »

Peter Handke (lu dans « la douleur des Seuils » de Amina Saïd

 

Ce pays est beau

Ce pays est dur

Ce pays fait mal

Mais il est des instants de repos

Ce pays est comme le grog

Il met le feu

Il est comme le kej

Il rend fort

Ce pays fait mal à ses enfants

Ils sont beaux et fiers

Ils deviennent violents

Posons sur eux un regard indulgent

 

Il y a ici un pourcentage absolument hallucinant d’adolescentes enceintes. Désormais, cette situation dramatique ne provoque plus de drame dans les familles. Les jeunes filles dès 13 ans, sont dehors tous les soirs, toute la nuit, elles consomment de l’alcool à outrance, portent des tenues provocantes, des mini-minis jupes ou shorts, elles adorent la musique électronique. Dès que ça pulse à toute berzingue, elles se déhanchent de manière plus que suggestive.

Il y a ici un grand nombre d’hommes à la retraite, touchant leur pension, ils ont une belle maison, conduisent des 4x4 ; qui ne fréquentent que des gamines de maximum 15 ans, au-delà, ils les jugent trop vieilles, ils ne s’en cachent pas, bien au contraire, ils le clament haut et fort qu’ils ne sont pas attirés par des femmes de leur génération. La pédophilie acceptée, encouragée par toute une société.

Le vieux paye les études, les fringues à la mode, le mobile dernier cri, donne de l’argent aux familles et tout le monde est satisfait.

A 20 ans, ces jeunes filles à force de se faire sucer leur jeunesse, leur sang frais par ces vampires, à force de grossesses répétées et trop rapprochées, ont une vilaine peau et paraissent bien plus âgées que leur 20 printemps ne le laisserait supposer.

Ici les mariages sont arrangés par la famille. Contre une enveloppe pleine de billets de banque, les mères vendent leur enfant de 16 ans à des vieillards qui pourraient être leur grand-père voire leur arrière grand-père. La jeune fille devient leur propriété. Ils les installent dans une maison avec tout le confort à l’occidentale et le tour est joué. C’est un crève cœur. A pleurer.

Le Cap Vert est sortie de la « zone » des pays les plus pauvres de la planète, il fait désormais partie des pays en voie de développement… Mais à quel prix ?!

 

Faustine

Publié dans TEXTES

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