Il est beaucoup question d’environnement écologique ces temps-ci. Enfin, pourrait-on se dire, il est plus que temps !
Oui, mais je ne puis m’empêcher de penser que je
n’ai pas les moyens de vivre écologiquement correcte.
L’écologie serait-elle réservée à une
élite ? L’écologie serait-ce, finalement, un luxe ?
N’est-on pas en train de préparer un monde
écologique d’où celui qui ne dispose pas de revenus suffisants sera exclu ?
Habiter écolo est hors de ma portée. Je ne suis
que locataire de mon logis. Comment pourrais-je obliger le propriétaire à faire les travaux qui s’imposent pour chauffer la maison de façon écologique ?
On nous dit de manger cinq fruits et légumes,
plus trois produits laitiers par jour. Je ne demanderais pas mieux, si je le pouvais. Mon quotidien est tout rempli par la peur de ne pas arriver à mettre de la nourriture dans l’assiette de mes
enfants.
Car la pauvreté c’est, une fois le loyer payé et
toutes les charges qui vont avec un appartement, n’avoir plus que quelques malheureux euros avec lesquels il faut jongler, des semaines durant, pour renouveler tous les jours le miracle de
nourrir mes enfants. Il n’y a, hélas, nulle place dans ce budget-là pour se procurer cinq fruits et légumes par jour, même s’ils sont de saison.
Alors, quand j’entends tous ces discours sur
l’environnement et l’écologie, j’ai la désagréable impression d’être une criminelle parce que je suis pauvre.
Chantons à l’unisson, jour et nuit, Le Dieu Musique
pour qu’il nous délivre des douleurs de ce monde,
puisqu’il devient de plus en plus éprouvant
chaque jour de se lever,
de mettre un pied devant l’autre
pour aller de l’avant.
Les descendants
ont soif de cours
d’Histoire,
de celle qui ne nous a pas été apprise en cours.
Devenus adultes, nous glanons
de-ci, de-là, des bribes de savoir
partiel, distillé avec parcimonie par les tenants du Savoir.
Cela fait de nous des moitiés
de pas grand-chose,
cela fait comme si l’on fendait un arbre
en deux, en son milieu,
de haut en bas, de la cime aux racines,
cela fait comme si on éparpillait
cette moitié coupée
où aller où, chercher les morceaux éparpillés ?
Comment les rassembler ?
Et cela fait comme si on restait là
à regarder ce que pourra devenir ce demi-arbre.
Que peut devenir cette moitié d’arbre ?
Cette moitié d’arbre
devient moi,
c’est-à-dire un déni à travers les siècles.
Depuis des siècles,
mon existence est niée par l’Histoire.
On m’a jetée dans l’oubli. L’oubli qui tue.
Comment peut-on mieux tuer une personne,
qu’en faisant comme si elle n’existait pas ?
Oh bien sûr, les descendants
peuvent tenter d’imaginer, d’écrire
cette partie d’eux-mêmes dont on les a ainsi privés.
Ils auraient raison
car pourquoi se priver de prendre des libertés
avec l’Histoire,
avec la chronologie historique,
quand les hommes qui ont écrit
et surtout ceux
qui ont fait cette Histoire,
ne se sont pas privés, eux,
de prendre la plus grande liberté
avec la destinée de nos ascendants.
Mais, ce faisant, les descendants
verrons qu’il reste-là,
tout au fond de la gorge,
tout au fond du cœur,
au plus profond des tripes,
dans le cerveau, là,
comme un goût d’inaccompli, n’est-ce pas ?!
Voilà pourquoi j’écris que Guinée et N’Gola,
ont enfantés le Brésil,
Voilà pourquoi j’écris que Guinée et N’Gola,
ont enfantés le Cap Vert,
Voilà pourquoi, tout comme le brésilien,
je suis plurielle, d’origines diverses et variées,
cent pour cent incontrôlables, invérifiables,
je suis un puzzle où il manque des pièces.
Ainsi que je l’ai déjà écrit,
en tant que capverdienne
née en un pays d’Afrique francophone,
je ne sais rien ou quasiment,
ce qui revient au même de mon point de vue,
sur mes origines véritables.
J’ai quelques pistes, très vagues à vrai dire.
Le Cap Vert est un pays
né du mariage arrangé et forcé,
entre blancs et noirs,
à une époque où certains hommes
se sont dit qu’ils allaient partir
à la conquête de certaines contrées,
appelées Terra Incognitae,
pour laver certains revers
qu’ils avaient essuyés à quelques temps de là,
lors de ce qui fut nommé par l’Histoire, une croisade.
Arrivés sur place, ces hommes s’étant aperçus que les terres
qu’ils foulaient du pied,
regorgeaient de richesses de toutes sortes,
tant humaines que matérielles,
ont décidés d’annexer ces terres
de s’octroyer ces richesses,
quitte pour ce faire,
à peupler par force certaines steppes inhabitées.
C’est le cas notamment des Iles du Cap Vert,
dont leshabitants sont métis
à quatre vingt dix-huit pour cent,
à en croire certains.
Quatre vingt dix-huit pour cent
de mélange de peuples d’Afrique
pour une grande part, mais d’où exactement,
il est très difficile de le savoir avec précision,
de peuples d’Europe pour une autre large part ;
portugais, anglais, peuples d’Inde,
car les portugais ont fait des incursions
là-bas également et ainsi de suite.
On fait quoi avec ce qui est un lourd héritage ?
Jusqu’à présent, j’ai tenté de survivre avec.
Très mal je dois dire, si je veux être un peu sincère.
On subit, on ronge son frein,
on se prend la tête, on se la cogne même, la tête,
on ressasse, on tourne en rond au point de frôler la folie,
on tourne autour du pot, on souffre,
on a la haine, on est en colère,
on hurle contre l’injustice,
toutes les formes d’injustices.
Je pourrais poursuivre de la sorte
pendant des pages et des pages,
pour endéfinitive, RIEN.
Voilà. Rien du tout !
Mon patronyme est à consonance portugaise. Soit.
Mais comme ma peau est noire,
je me demande souvent, avant de porter ce nom portugais,
quel était le patronyme de mon ancêtre noir ?
Mystère.
Pas le début du moindre petit ersatz de réponse à cette
question.
Rien, nada, nothing, que dalle !
Rien. Amoul dara !
Il n’y a rien ni personne
pour me guider dans ce labyrinthe
afin que je puisse trouver une preuve,
une trace de mon ancêtre l’Africain
que l’Histoire a balayé d’un revers de main,
que tout le monde semble avoir oublié.
Mais moi, je veux me souvenir de lui,
je souhaite le trouver afin qu’il me délivre enfin
de cette prison innommée qu’est l’oubli
et me transmette son patronyme.
Je n’ai pas choisi de naître métisse,
je le suis, je n’ai pas d’autre choix,
il n’y a rien d’autre à ajouter à cela ?
Mais alors, pourquoi toutes ces cachoteries
à propos du choc violent, résultant
de la rencontre de deux cultures ?
Qu’y a-t-il de si honteux dans cette histoire,
qu’il faille le dissimuler ?
Faute de Savoir, je m’imagine le pire, le savez-vous ?!
Voilà pourquoi j’écris, j’invente,
je tente d’imaginer ce que cela a pu être.
Oui, je suis l’une des martyrs de l’Histoire,
archivée, enterrée moitié vive
dans les limbes de l’Histoire.
Il y a un manque,
en moi, un gouffre de douleur que rien ne peut combler.
Sur une échelle de un à dix,
où placeriez-vous cette douleur ?
Sur dix, docteur,
Sur dix,
tous les métis
qu’ont engendrés les croisades
et autre reconquista, et il y a pléthore de métis,
cette terre entière est peuplée de métis,
savent de quoi je parle, ressentent cette douleur
du membre coupé qui manque,
cette autre moitié de nous escamotée.
Alors, nous apprenons qu’il faut pardonner
Alors, nous allons pardonner
mais jamais oublier !
L’oubli tue !
On se meurt à petit feu,
l’oubli est une gangrène qui grignote peu à peu
tout ce qu’elle peut,
la gangrène s’installe, elle prend ses aises,
elle grignote le cerveau, là
elle grignote toutes les tripes,
elle grignote entier le cœur,
elle grignote toute la gorge,
elle grignote tout ce qui reste là,
parce qu’ils ont fait des petits arrangements entre amis,
ils ont partagé le monde
faisant fi de ceux qui restaient
et dans les mains de qui ils les mettaient.
Oui, y’en a marre
de subir les petits dieux,
dieu avec un tout petit d.
Oui, de bien petits dieux
pour les grands maux infligés à l’humanité
car pour sûr, ils sont les dieux
de la désolation, dieux
de guerres sanglantes, dieux
de la misère, dieux
de l’infamie, dieux
de la dignité piétinée chaque jour, dieux
de la honte.
Oui, la honte
d’appartenir à la même humanité
que ces assoiffés du pouvoir
qui n’ont pas une once d’humanité,
qui ne sont là que pour voir, pourvoir
leur porte monnaie d’un max de fric.
Et après, les politiciens-là, nous assènent
que l’Afrique doit du fric.
A qui devrait-elle du fric, l’Afrique ?
Au nom de quoi, elle devrait du fric, l’Afrique ?
Est-ce qu’elle n’a pas assez payé comme ça, l’Afrique ?
Les amis qui ont fait de petits arrangements entre eux,
lui ont pris tout ce qu’ils pouvaient lui prendre, entre eux.
Ils l’ont laissé exsangue, l’Afrique,
entre les mains d’hommes vils,
qui laissent mourir les peuples
sans bouger un cil,
qui tuent toute lueur d’espoir,
tout désir d’un avenir meilleur chez soi,
qui ne laissent entrevoir
comme seul possible,
l’ailleurs,
l’ailleurs d’où on les repousse,
l’ailleurs pour lequel ils crèvent
en traversant les déserts, sur les mers,
l’ailleurs où on les stigmatise,
l’ailleurs où ils sont assignés au HLM,
l’ailleurs où les métiers qui leur sont désignés d’office,
c’est femme de ménage, balayeur
l’ailleurs où même quand ils sont docteurs,
ils n’ont pas le même salaire
que les autres docteurs.
Bon, à la rigueur
on veut bien qu’ils soient footballeur,
l’argent n’a pas d’odeur, ni de couleur,
on veut bien tolérer qu’ils soient musiciens,
ça mange pas de pain.
Alors, bonjour l’Africain à Paris,
bonjour l’exil,
bonjour la peine
pour ceux qu’on laisse
au pays, et qui nous manquent cruellement
bonjour le délit de faciès,
bonjour les vexations de l’administration
au quotidien.
A celui qui chante pour que justice soit faite,
A celui qui chante ouvrez les frontières,
on répond : le pays va mal,
« la France n’a pas vocation
à accueillir toute la misère du monde »
(c’est un homme de gauche qui a dit cela.
Gauche Droitetous pareils ? Même combat ?)
La France a pourtant eu vocation hier,
à aller asservir,
à piller Africa de ses ressources
tant humaines que matérielles,
provocant par là-même, la misère
qu’elle se refuse à accueillir aujourd’hui.
Et après cela, les politiques d’ici, vont donner
des leçons aux pays d’Afrique,
en allant dire là-bas (entre autres monstruosités),
que « l’homme africain
n’a pas sa place dans l’aventure humaine »,
en faisant l’amalgame
entre l’Africain et celui qui le gouverne,
amalgame
entre le puissant et l’impuissant,
amalgame
entre le pauvre
et celui qui s’est enrichi
sur le dos du pauvre
à qui l’on dit ici :
va-t-en,
ce rejeté ne pourra que demander
où veux-tu que j’aille ?
On le renverra dans son pays d’origine,
peu importe qu’il n’y soit pas né,
une fois sur place, il sera victime
de discrimination là-bas,
un comble tout de même,
il pleurera la misère étalée sous ses yeux endoloris
par tant de foly,
priera viens voir
ce qui se passe, il pourra pousser
tous les coups de gueule pour que
le tyran quitte le pouvoir avec
toutes ses promesses bla bla,
le puissant n’en aura cure.
C’est ainsi que nous pourrons
faire échos à ses lamentations
parce que le monde est décevant,
ce monde est affligeant.
Il aura mal en voyant que nous
donnons à l’Occident
le bâton pour nous battre, en ajoutant
de l’eau à son moulin à paroles,
quand nous pratiquons l’excision,
quand nous mutilons les petites filles,
en les privant de leur être intime,
sans doute pour qu’elles aient une image précise
de ce que sera leur vie de femme,
dans la souffrance, sous prétexte de tradition
à respecter.
Alors, les occidentaux pourront nous taxer de barbarie,
ils pourront faire semblant d’ignorer
que nous combattons cela de l’intérieur,
ils pourront faire semblant d’ignorer
qu’il y a eu Sundjata Keita,
qu’il y a eu Patrice Lumumba,
qu’il y a eu Amilcar Cabral,
qu’il y a Nelson Mandela,
qu’il y a nha Nacia Gomi
et toutes celles et ceux que j’oublie.
Alors oui, chantons à l’unisson
Imadjigui,même si j’ignore le sens
de ce mot, sa sonorité me plait,
je me plais à imaginer
que cela veut dire Imagine ;
Imagine
ce que serait l’avenir si tu savais,
Imagine
des lendemains riants,
Imagine
des enfants dansant,
Imagine
Qu’ils sont des fleurs
qui vont éclore demain.
Alors oui, chantons à l’unisson
une ode au Savoir qui manque,
pour qu’on nous rende
l’autre moitié du moi qui manque.
Faustine – juillet 2009
Les mots en italique sont glanés dans la discographie de Tiken Jah
Fakoly, auquel je n’ai pas demandé l’autorisation de piller ainsi son œuvre. Je lui demande mille fois pardon pour cela.
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